31 mars 2008
La misère au Havre en 1789
Comme je l'ai déjà expliqué à plusieurs reprises dans d'autres billets, j'ai fait un certain nombre de recherches sur les premiers Patard qui se sont installés au Havre, quelques années avant la Révolution française. Si je n'ai appris avec exactitude pourquoi ils étaient venus au Havre, je sais avec certitude qu'ils y sont arrivés à une époque où il était difficile d’y vivre. « Il fait plus cher vivre ici que partout ailleurs », constate la Commission intermédiaire du département à Rouen le 6 novembre 1790. Le coût de la vie est exorbitant, essentiellement à cause de la situation géographique du Havre, ville enclavée à l’extrémité d’un cap.
Les salaires des ouvriers ne sont guère élevés, et ramenés au prix du pain, ils ne permettent pas un important pouvoir d’achat. Une fois achetée la nourriture (quand c'est possible), il reste peu de choses pour les vêtements, le chauffage, la chandelle, le loyer, et on comprend alors en voyant la part de plus en plus importante prise par le pain au cours du XVIIIème siècle que celui-ci devient à peu près la seule nourriture des masses populaires.
Le chômage règne en maître sur les chantiers de construction navale. Celui de l’Arsenal notamment est vide. C’est dire l’importance de ce fléau qui frappe la principale industrie de la ville.
La misère se trouve un peu partout au Havre. Dans un mémoire daté de mars 1788, Mahieu, le curé de Notre-Dame écrit : « Il est contre nature d’empêcher les gens de mendier lorsque l’on ne peut pas leur fournir l’asile, le travail et le pain qui leur sont nécessaires. (Nous sommes dans l’impossibilité) de donner au juste le nombre de nos pauvres… Nous dirons que la distribution de pain que nous faisons aux fêtes de Pâques et de Noël, tant pour la Ville du Havre que pour le bourg d’Ingouville, monte depuis plusieurs années à 8.000 livres (pesant), ce qui à raison de deux livres par personne, présente un état de quatre mille pauvres qui ont besoin d’assistance ».
Lorsque l’on s’interroge sur les raisons qui ont poussé Jacques et Bernardin Patard à venir s’installer au Havre malgré cette misère, on a peut-être déjà un élément de réponse dans ce mémoire, lorsque ce curé du Havre dit : « Ouverte et accessible de tous côtés, soit par terre soit par mer, (la ville du Havre) est comme un centre où viennent aboutir tous les jours un grand nombre d’étrangers. Ce sont le plus souvent des malheureux qui semblent fuir devant la misère qui les poursuit. Ne pouvant aller plus loin, ils s’arrêtent au Havre… »
Rejetés par la ville surpeuplée, ils s’installent dans le bourg d’Ingouville et au bas-Sanvic, dans des bicoques construites près de la mer (le Perrey), autour de la mare aux Huguenots et le long de la route qui mène, parmi les marécages, à Graville et à Harfleur. Cette population de 5 à 6000 âmes fournit la plupart des journaliers et des hommes de peine au port et aux chantiers des nouvelles fortifications du Havre.
Hier, dimanche 30 mars 2008, les Restos du Coeur achevait leur 23ème campagne d'hiver et la distribution en France de quelque 82 millions de repas à plus de 700.000 personnes. A l'heure où l'on parle aussi de baisse de pouvoir d'achat, on peut voir que cette misère ne date pas d'hier, et les efforts humanitaires pour subvenir aux besoins des plus défavorisés non plus...
Source : Le Peuple du Havre et son Histoire - volume 1 - Des origines à 1800, Jean Legoy.
Les photographies numériques du Mémoire sur la mendicité au Havre, rédigé par Mahieu, curé de la paroisse Notre-Dame du Havre en mars 1788 proviennent du Fonds ancien - Misère publique, liasse GG 557 - Archives Municipales du Havre. Il est consultable en intégralité sur mon site généalogique, à cette adresse : Mémoire sur la mendicité au Havre, rédigé par Mahieu, curé de la paroisse Notre-Dame du Havre en mars 1788.
30 mars 2008
Une pierre commémorative du massacre des frères Raoulin dans l'église Notre-Dame
Ce billet fait suite à celui d'hier : le massacre des frères Raoulin (suite).
Toujours dans Esprit du Havre et ses aspects depuis ses origines, publié en 1951, Julien Guillemard cite un curieux article de Gabriel Ursin Langé qui évoque une plaque commémorative du massacre des frères Raoulin, plaque qui circula en plusieurs endroits de la ville. Voici ce qui en est dit :
*****
Dans un article sur les Raoulin, paru dans une revue littéraire en 1934, le délicat poète G.-U. Langé écrivait :
"Par les vieilles rues aux maisons d'ardoises, j'étais arrivé sur le côté méridional de Notre-Dame, au moment où l' "Angelus" achevait de mourir dans la robuste tour à feu." Et je ne sais pourquoi ces voix de cloches me rappelèrent la dramatique inscription de la chapelle Saint-Sébastien, et je pensais à la désolante histoire de l'assassinat des trois Raulin."
Suit la description de la chapelle, située dans le bas-côté Nord de l'église et portant le millésime 1603. Puis : "On a bien de la tablature pour lire le texte de la pierre commémorative des Raulin qui est près de l'autel, côté évangile, dans le mur. C'est pourtant là un point curieux de l'histoire intime du Havre. Sous la Terreur, l'église étant devenue le Temple de la Raison, la pierre des Raulin fut grattée et, jugée par quelques imbéciles de l'époque comme scandaleuse, fut jetée hors du temple que, paraît-il, elle souillait."
Cette pierre, rappelle M. Langé, fut utilisée plus tard par un maçon qui réparait la fontaine de la rue Fontaine-des-Viviers (aujourd'hui rue des Viviers). Comme elle était trop longue, il en scia un des côtés, et durant soixante ans elle fut une pierre anonyme parmi d'autres unies par le mortier. "On la retrouva en démolissant la fontaine pour le nivellement du trottoir et, après la restauration, on la plaça non à Notre-Dame, mais sur un pilier de la galerie du rez-de-chaussée du Musée-Bibliothèque. C'était en 1857."
Par la suite, cette pierre fut replacée à Notre-Dame, où elle est encore. Mais dans la chapelle Saint-Sébastien, sous laquelle reposent les trois Raoulin, on ne trouve plus aucune trace du tombeau que leur père avait fait placer, non plus "l'épitaphe de cuivre signalée par Joseph Morlent, dans son Guide du Voyageur au Havre en 1827, et qui existait encore avant la Révolution, enchâssée dans un des piliers de l'église", écrit notre confrère.
Cette plaque de cuivre, je l'ai vue plus d'une fois, mais au Musée, scellée dans le mur, à gauche, en descendant les deux ou trois marches de la galerie basse, et je me souviens que la première fois, étant enfant et ignorant tout des Raoulin, elle me fit beaucoup penser et m'incita à connaître l'histoire de ces trois officiers malchanceux. Depuis, elle a voyagé ; pas très loin du reste. Elle est allée au Musée de l'Abbaye de Graville. En voici le texte exact :
"Ici reposent les corps de Isaye Raoulin, écuyer, sieur de la Regnardière, vivant cornette de la compaignie des gens à cheval de feu Mgr de Villars, vivant admiral de France et gouverneur pour le roy en la ville de Grâce ; de Pierre Raoulin, écuyer, sieur de Saint Laurens, vivant lieutenant en la compaignie de gens de pied, entretenus par le roy en Normandie ; et de Jacques Raoulin, écuyer, sieur de Rogerville, vivant enseigne de la compaignie des gens de pied, fils uniques de Robert Raoulin, écuyer, avocat en parlement, décédés en cette ville du Havre de Grâce, le 16ème jour de mars 1599, en une même heure ; priez Dieu pour leurs âmes."
Dans sa brochure, V. Toussaint donne le texte intégral d'un acte passé en l'église Notre-Dame le 30 août 1602, suivant lequel le père des trois frères Raoulin fit un don "de trois écus un tiers de rente par an" pour que "chaque an perpétuellement et à toujours à l'avenir" fussent dit deux services, une vigile et une messe de Requiem sur leur tombeau.
29 mars 2008
Le massacre des frères Raoulin (suite)
Il y a une quinzaine de jour, dans un billet paru le 16 mars 2008, j'ai évoqué le destin tragique des frères Raoulin, massacrés en 1599 devant le Logis du Roy. Depuis, j'ai retrouvé un article écrit à propos de cette affaire, dans Esprit du Havre et ses aspects depuis ses origines, ouvrage publié par Julien Guillemard en 1951. Je vous livre l'essentiel du texte.
C'est un épisode mystérieux de l'histoire du Havre, et qui illustre bien son époque, cet assassinat de trois officiers frères de sang. Leur nom : Raoulin, sous lequel la postérité les connaît, était ainsi orthographié dans le testament de leur père, alors que celui-ci, prénommé Robert, y était dit Raullin, avec une ou deux l ; prononciation différente de l'u, peut-être. Ecuyer du roi, il était avocat au Parlement de Rouen et exerçait au Havre, où il habitait.
Tous les historiens du Havre, mais surtout V. Toussaint, avocat, dans sa brochure de 1859, ont relaté ce tragique événement de la vie havraise.
Le 16 mars 1599, trois heures après midi, les trois frères pénétraient dans l'Hôtel de Ville (ex-Logis du Roy) où ils avaient été mandés par le capitaine Goujon, lieutenant du gouverneur Georges Brancas de Villars. Que fut-il dit ? Personne ne le sait exactement. On croit qu'ils comparurent devant un tribunal où siégeaient le gouverneur et son lieutenant entourés par les officiers de la place ; des gardes formant la haie dans la grande salle d'apparat où cette scène se déroulait. On croit que le gouverneur et son lieutenant durent les réprimander fort violemment, et l'on sait qu'ils étaient beaux, élégants, et fiers, et braves. V. Toussaint ne parle que de Goujon, alors que Borély cite aussi Brancas. Certainement, ils étaient d'accord pour faire disparaître les trois frères.
Vint le moment où le capitaine Goujon donna ordre aux gardes de les emmener immédiatement pour les emprisonner dans la Tour, toute proche, comme de vulgaires soldats ivrognes ou des pirates. Ils s'indignèrent, firent valoir qu'ils étaient gentilhommes, et s'efforcèrent d'échapper aux gardes portant cuirasse chargés de les arrêter. Assaillis à coup d'épées et de hallebardes, ils tirèrent eux aussi leur arme et se défendirent courageusement avec leur épée. Mais bientôt percés de coups et ruisselants de leur sang, succombant sous le nombre, ils furent massacrés lâchement, deux dans cette grande salle des assemblées, l'autre près d'une fenêtre donnant sur la cour par où il tentait de fuir et où son vêtement fut accroché par un clou.
La tradition rapporte qu'il fut impossible de nettoyer à fond le pavé, tant il s'était imprégné de leur sang. A la nuit, leurs corps furent transportés secrètement dans l'église Notre-Dame et inhumés en la chapelle Saint-Sébastien, près de la dépouille de leur mère, née Le Thiais. Le lendemain, on fit répandre le bruit qu'ils étaient coupables envers le roi, et ce fut tout. Monsieur le gouverneur Georges Brancas, marquis de Villars (successeur de son frère André), satisfait de sa basse vengeance, crut l'affaire enterrée avec ses victimes, persuadé que cette effroyable boucherie inspirerait la terreur et ferait taire les langues.
Quelle fut la raison de cet ignoble assassinat ? On ne le sait. On a supposé une intrigue amoureuse entre Pierre Raoulin et madame de Villars, soeur de Gabrielle d'Estrées et peut-être moins encore recommandable. On a parlé d'une rancune du gouverneur contre le père des Raoulin, avocat ayant refusé de plaider pour lui une cause qu'il jugeait mauvaise. Goujou, leur tortionnaire, homme détesté par la population alors que les trois frères ne trouvaient que sympathie par la ville, les haïssait. Il doit aussi être tenu compte de l'état d'esprit du moment, où la Réforme, puis la Ligue, avaient dressé tant de Français les uns contre les autres, en dernier lieu contre le Béarnais (Henri IV) à présent le maître et Brancas son disciple. Les trois frères avaient encore l'esprit ligueur, peut-être. Dans son manuscrit, Leveziel dit que : "La tradition de la ville est qu'ils furent mandés pour l'estime que tous les Bourgeois faisaient de leurs personnes, ou parce qu'ils le portaient trop haut, ce qui avait donné de la jalousie au gouverneur."
L'affaire vint devant le Parlement de Normandie, qui délégua deux magistrats auxquels le gouverneur refusa l'entrée de la ville. Sur l'ordre du roi, ils y revinrent, avec un huissier qui fit constat que, malgré les sommations, et les clameurs des habitants demandant justice, la porte resta fermée pour eux. Une nouvelle fois, sur un ordre encore plus formel du roi, les deux conseillers-commissionnaires reprirent le route du Havre, accompagnés par le procureur général, un notaire secrétaire, un huissier, et des valets armés. Comme ils sortaient d'Harfleur, un capitaine leur remit une lettre du gouverneur, prétendu absent, leur signifiant que sans une commission signée du roi, et portant le sceau royal, ils n'entreraient pas au Hâvre-de-Grâce. Ils passèrent outre, mais lorsqu'ils arrivèrent en vue de la porte d'Ingouville, à toutes les portes de la ville les ponts-levis furent dressés. Des pourparlers s'engagèrent. Goujon, demandé, fit savoir qu'il était malade à la porte du Perrey. Rapidement, les hommes du petit groupe gagnèrent cet endroit et, par surprise, y trouvèrent Goujon. Après des explications très vives, ils durent s'en retourner sans avoir pu entrer, furieux de ce déplacement inutile.
Brancas de Villars, courtisan astucieux, était auprès du roi lorsque la nouvelle de cette espèce d'insubordination parvint à la Cour. En termes très nets, il lui fut enjoint d'aller mettre l'ordre dans sa ville. Une quatrième fois, les commissaires prirent la route. Cette fois, ils purent entrer dans la place et y enquêter, mais Goujon était en fuite. A peine les magistrats étaient-ils repartis que le sinistre capitaine assassin reparut, couvert par son chef Villars, dont il avait sans doute fait exécuter les ordres. Ce fut à la grande indignation de la population, exaspérée d'être obligée de vivre "sous le commandement de pareils assassins."
En définitive, lorsque l'affaire fut présentée, enfin, devant le Parlement de Normandie, Goujon, seul mis en cause, fut absous, tant pour le triple assassinat que pour sa rebellion... Heureusement que pour les victimes des coquins de cet acabit, il existe une autre justice qui a un nom : la Postérité. Mais qui sait si Brancas, lui-même, n'avait pas agi par suggestion...
26 mars 2008
Le passager d'Honfleur
Un peu moins de temps pour écrire en ce moment ! Vraiment désolé pour les fidèles qui viennent voir leur billet quotidien et trouve la même page depuis plusieurs jours. Je sais, c'est frustrant...
Au vu des commentaires, j'ai remarqué que beaucoup appréciaient ce qu'on pourrait appeler 'des tranches de vie', sortes de témoignages venus du passé. Je n'en ai pas en stock, mais pour avoir travaillé sur les premiers Patard venus s'installer au Havre et écrit quelques gribouilles, j'ai eu envie de vous parler du "passager" d'Honfleur, par lequel beaucoup de gens ont traversé l'estuaire, et se sont ainsi rendus au Havre...
Le premier Patard à avoir quitté sa terre natale, située dans le bocage virois, dans le Calvados, s'appelait Bernardin. C'était le père de l'ami Jacques que j'ai déjà évoqué dans un autre billet : Jacques Patard, un jour de juin 1828, rue des Galions...
Il s'était rendu à Honfleur entre 1770 et 1780, petite commune où ses fils séjourneront eux aussi pendant quelque temps, quelques années après sa mort. De Honfleur, les Patard ont sûrement aperçu du
haut de la Côte de Grâce l’immense estuaire de la Seine qui paraît partager en
deux tronçons la Province opulente. Là-bas, de l’autre côté de l’eau, la
grande cité havraise vit son existence fiévreuse. Honfleur, en face d’elle, est
la paix. Ce n’est pas que la petite ville au passé lourd de gloire soit morte.
Pour avoir vu naître et partir vers l’Aventure de glorieux capitaines, les
Chaudet, les Paulmier de Gonneville, les Denis, les Doublet, elle ne saurait
périr. Mais, au cours des derniers siècles, l’importance de son port, durement
concurrencé par le Havre, a diminué. Le nid des coureurs de mers n’abrite plus
de voiles gonflées d’aussi grands rêves, mais il est resté charmant. Il
continue à conquérir à sa façon non plus des terres, mais des âmes.
Après avoir passé quelques
temps à Honfleur, Bernardin se retrouve au Havre en 1780. Je ne sais la raison pour laquelle il s'y est rendu (sûrement pour le travail), mais je sais comment il s'y est rendu : par le "passager". A l’époque,
les voyageurs qui voulaient se rendre de la Basse à la Haute-Normandie, ou vice
versa, franchissaient l’estuaire de la Seine en bateau, grâce au « passager ».
Ainsi, François de la Rochefoucauld, fils du célèbre Duc de Liancourt, est au
Havre en 1782. Le six mai il poursuit son voyage en embarquant sur un
« passager » pour aller à Honfleur. Il raconte : « le
transport est de trois lieux à vol d’oiseau, mais si les vents sont contraires,
on en fait douze ou quinze. Mais comme ils étaient très bons, nous fîmes notre
traversée en moins d’une heure. J’en fus malade presque tout le temps. La mer
était grosse ; dans des moments, le bâtiment montait au point que l’on s’accrochait
aux cordages pour se tenir debout, dans d’autres, il descendait avec une
douceur qui m’incommodait fort.»
Mais les passagers les plus nombreux du « passager » sont naturellement les habitants des deux rives. L’importance de ces franchissements de l’estuaire et des relations qu’ils établissent entre les deux rives est mise en évidence par la composition de la population havraise à la veille de la Révolution. Celle-ci compte alors une bonne partie de Bas-Normands : sur les trois milles cent seize personnes qui ont contracté mariage au Havre entre 1780 et 1789, presqu’un quart, 22,6 % exactement, sont originaires du triangle Honfleur, Pont-Audemer, Pont-l’Evêque, contre 15,4 % seulement du Pays de Caux. « L’autre côté de l’eau » fait donc bien partie de l’hinterland du Havre. Grâce aux « passagers » et à de multiples autres embarcations, les Bas-Normands trouvent au Havre une source d’emploi et un marché pour écouler leurs produits.
Le franchissement de l’estuaire à l’aide de « passagers » à voile durera jusqu’en 1875, date à laquelle l’hôpital du Havre, devant la désuétude de ce moyen de transport, remettra à l’hôpital de Honfleur la dernière barque-passagère et cessera l’exploitation.
Voici maintenant un témoignage trouvé dans un ouvrage non signé, daté de 1825. J'ai conservé l'orthographe d'époque.
La traversée du Hâvre à Honfleur, par le passager, présente quelques scènes bizarres ; elles sont souvent gaies, quelquefois sérieuses, et toujours très animées.
Peu d'instans avant le départ du bateau, le bord du quai devant lequel il est amarré, se couvre de beaucoup de gens que le désir de passer, de reconduire leurs amis, de terminer quelques affaires ou le désoeuvrement amènent en cet endroit. Chacun attend, en conversant, le moment de l'appareillage ; cependant, ceux qui ne redoutent pas le mal de mer, descendent dans le passager, toujours un peu agité par le mouvement de l'eau. Quand on se prépare à partir, il est plaisant d'observer l'empressement des voyageurs, pour s'emparer des bancs disposés sur l'arrière du bâtiment. Le tillac est, en peu de temps, encombré de paniers, de mannes, de paquets et d'une foule d'autres choses. La plupart des Bas-Normands qui retournent au village, après s'être rendus au marché du Hâvre, se placent au centre et sur l'avant du bateau ; les uns s'asseyent sur les bords de la grande écoutille, les autres se mettent sur des tonneaux ; ceux-ci s'appuient contre le mât, ceux-là s'inclinent sur es lisses ; enfin, un très petit nombre va et vient sur le pont, dans un espace qu'il s'est aménagé au milieu de la confusion qui règne en ce lieu.
Lorsque le passager sort des jetées, il faut voir les expressions qu'offrent les visages : on y découvre parfois le signe de ces passions qui existent chez les hommes émus fortement. Beaucoup de ceux qui se voient sur la mer pour la première fois, ne peuvent se défendre d'une certaine terreur ; d'autres ont l'imagination frappée de l'incommodité qu'ils vont éprouver. Toutefois, quelques individus accoutumés au passage, parlent avec sécurité de leurs affaires ou discourent sur des matières variées ; ils exposent, selon leur position respective, des idées favorites, des chimères séduisantes, la dissimulation ne paraît exister en ce lieu parmi les hommes qui commercent concurremment ou semblent suivre la même carrière, car les autres montrent dans leurs entretiens la plus grande franchise. Le bord retentit alors d'un bruit confus de conversations diverses, au milieu desquelles s'élève l'accent bas-normand, dont la bizarrerie frappe toujours celui qui ne le connoît pas.
On est presque au terme du voyage, quand une voix de Stentor vient interrompre le brouhaha, en articulant ces paroles : "Un Pater et un Ave à Notre-Dame de Grâce". Chacun aperçoit en effet la chapelle élevée par la piété des marin, à elle qu'ils réclament dans leurs périls. Pendant quelques instants, le silence règne à bord, plusieurs passagers se signent en faisant une courte prière ; les autres paroissent assez indifférents à cet acte religieux. On ne remarque généralement de dévotion que parmi les femmes et les vieillards. Fort peu de temps après, les entretiens reprennent leur cours ordinaire.
C'est de cette manière qu'on arrive à Honfleur. En débarquant, les voyageurs sont tourmentés par les sollicitations des voituriers qui transportent à Caen, à Lisieux et à Pont-Audemer, puis par des commissionnaires de tout âge et de tout sexe, qui offrent leurs services avec importunité. Il ne faut pas une heure pour dissiper la foule et faire revenir les choses dans le même état qu'auparavant. Si, à l'heure du départ, un vent contraire s'élève, le retour est long et pénible, parce qu'on se trouve obligé de louvoyer pendant toute la traversée. Il existe alors à bord plus de confusion qu'au précédent passage. L'odorat est affecté d'émanations plus désagréables les unes que les autres, elles proviennent des animaux renfermés dans la cale, du poisson et du fruit contenu dans des corbeilles amoncelées sur le pont ; ce mélange d'odeurs provoque singulièrement le dégoût. Depuis le commencement du départ jusqu'au milieu de la route, on entend, comme au précédent voyage, un conflit de discussions ou sérieuses ou grivoises ; mais la houle, en se faisant sentir, vient troubler cette harmonie bizarre ; elle produit, sur le plus grand nombre des passagers, le même effet que l'orage à la campagne, au milieu du jour. Ce silence momentané est remplacé par le bruit qui s'élève du fracas des vagues, venant se briser contre le bateau, et par celui du mouvement des voiles agitées par le vent. Alors l'oreille est frappée des cris plaintifs des personnes qui éprouvent le mal de mer ; leur extrême souffrance excite la compassion des uns, dont ils reçoivent les soins les plus touchans, pendant que les autres usent de mille précautions pour se préserver de leur approche, et de celle de l'eau qui jaillit de temps en temps à bord. Ce spectacle produit une sensation difficile à exprimer ; il dure pendant tout le reste de la traversée, et ne cesse que dans le port du Hâvre, où l'on arrive sauf et non sain. En mettant pied à terre, les maux cessent, et chacun s'empresse ou d'aller prendre le repos, devenu pour quelques uns d'une indispensable nécessité, ou de se rendre à ses affaires."
Source pour la première partie du billet : Le franchissement de l’estuaire de la
Seine à travers l’Histoire, Jean Legoy, Cahiers Havrais de Recherche Historique,
n°52.
21 mars 2008
Les attractions d'antan
Mercredi 19 mars 2008, le nouveau manège du Printemps a ouvert ses portes, au sens propre du terme.
Yllen s'en était d'ailleurs fait l'écho sur son blog, Objectif Le Havre, il y a quelques jours.
Au début du siècle dernier, il n'était guère de carrousel pour amuser les enfants de la bourgeoisie havraise. En revanche, certains avaient pris l'habitude de se rendre au Square Saint-Roch ou dans les jardins de l'Hôtel de Ville, afin de s'offrir une promenade dans de petites voitures tirées par des chèvres. Cette attraction avait surtout lieu les jeudis et dimanches d'été.
Amusant, non ?
19 mars 2008
Le Temple protestant, rue Anatole France
Un petit clin d'oeil au billet de Geo sur le Temple protestant, rue Anatole France.
Pas grand chose à ajouter à ce qu'a dit Geo, si ce n'est ces deux photos.
En arrière plan, on peut remarquer le Lycée François Ier qui ne s'appelait cependant pas ainsi à l'époque. Il a depuis perdu son aile sud, détruite pendant les bombardements de la seconde guerre mondiale. Au premier plan de la première photo, on voit le nom d'un des journaux d'alors : Le Havre-Eclair.
Face au temple, on peut aussi deviner la façade d'une belle bâtisse, toujours debout de nos jours. Elle fut construite par l'architecte Roussel, et les sculptures qui ornent sa façade sont le fruit du travail de Krammer et fils. Aujourd'hui, cet immeuble, situé au 56 rue Anatole France, est aussi appelé l'Hôtel des Sociétés savantes.
Quant au temple, il fut inauguré le 14 décembre 1862. Il avait été dessiné suivant les plans de l'architecte Conchy. On appelait alors la rue Anatole France, la rue du Lycée. Avant cette date, le Temple protestant se trouvait au 89, quai d'Orléans.
Voici son aspect aujourd'hui.
18 mars 2008
Le Boulevard maritime
Depuis hier, les restaurateurs de la plage ont réouverts leurs portes, et ce, jusqu'au 30 septembre 2008, date à laquelle ils démonteront les murs de leurs établissements pour l'hiver. Cependant, il faut bien se rendre compte que le front de mer ne fut pas toujours tel que nous le connaissons aujourd'hui...
Il fallut bien des travaux pour l'aménager et au fil du temps, en faire ce qu'il est devenu.
Les deux photos suivantes montrent le début des travaux, aux alentours de l'année 1887.
On peut constater la présence des épis qui empêchent le littoral de s'effriter. Petite anecdote : dans les années 1840, Charles-Alexandre Lesueur étudia particulièrement le rôle de ces épis et alerta la municipalité d'alors sur la nécessité de les entretenir correctement, sans quoi, le port serait vite en danger. Aujourd'hui, ils existent toujours, on les entretient régulièrement, les remplaçant quand c'est nécessaire...
Le terre-plein central du Boulevard maritime ne sera construit qu'en 1895.
17 mars 2008
Chez M. Lallemand, au 19, rue des Galions...
En complément des billets des 10 et 11 mars 2008, voici une petite anecdote à propos du 19, rue des Galions.
Si cette belle demeure fut habitée par d'importantes maisons de commerce : Westphalen, Lemaître, Henry, courtier, Lefebvre, avoué, c'est surtout pour un autre événement qu'elle resta célèbre.
En effet, c'est dans cette maison,
chez M. Lallemand, contrôleur des contributions, que fut transporté, le 29 avril 1843, le
cadavre de l'infortuné Fortier, directeur du Grand Théâtre, qui, voulant
échapper à l'incendie qui dévorait ce monument s'était précipité du
haut de la corniche de cet édifice sur le pavé de la place.
Ce M. Lallemand, mort deux ans plus tard, était l'oncle de Fortier. C'est chez lui que se réunit l'imposant cortège qui accompagna au cimetière Saint-Roch le malheureux artiste-directeur, qui jouissait au Havre d'une sympathie bien méritée.
16 mars 2008
Le massacre des frères Raoulin
Il y a 409 ans, le mardi 16 mars 1599, trois frères, les frères Raoulin, officiers de l'armée, étaient mis à mort devant le Logis du Roy.
Cet événement qu'on qualifierait aujourd'hui d'affaire Raoulin fut pour Le Havre le dernier douloureux épisode des discordes sanglantes au cours desquelles la ville jouera les rôles les plus opposés dans la seconde moitié du XVIème siècle.
Pour mieux comprendre cette affaire, il convient de se remettre dans le contexte de l'époque où depuis quarante ans, des conflits religieux opposent en France catholiques et protestants. A ces troubles religieux se superposent des affrontements politiques pour conquérir un pouvoir royal affaibli. Henri II est mort accidentellement en 1559 et sa descendance est trop jeune pour régner. Finalement, tout se 'tasse' en 1598 lorsque Henri IV, fraîchement converti au catholiscisme, propose son édit de Nantes, qui vise à la pacification du conflit.
Seulement, si cet édit de pacification, acte d'une politique habile, est accueilli favorablement dans tout le royaume, il trouva des résistances dans le Parlement de Rouen. Les magistrats normands, obstinés, processifs et méticuleux, ne pouvaient pas admettre que le roi reconnût aux huguenots l'accessibilité à tous les emplois. Ils entretinrent ainsi les défiances et le malaise ambiant. Des moines fanatiques et des prêtres imprudents excitèrent alors la populace au Havre. Les protestants furent insultés, de là des collisions sanglantes. Georges Brancas, duc de Villars, marquis de Graville, et chevalier d'Oise, est à ce moment gouverneur de la ville. Il entreprit de réprimer ces désordres à main armée, et il y parvint promptement. C'est à ce moment que se passa l'affaire Raoulin.
Ces trois frères, officiers dans l'armée, fils d'un avocat estimé et populaire de la ville, Claude Raoulin, appelés chez le gouverneur, y furent mis à mort le 16 mars 1599.
On ne sait pas trop la raison de ce triple meurtre, véritable massacre sur la place publique...
La version qui domine, c'est que ces jeunes gens auraient été sacrifiés au courroux d'un mari trompé, mais rien n'est moins certain.
L'enquête ouverte ne fournit pas cette preuve. Ce qu'on peut affirmer, c'est que ces jeunes gens étaient restés ligueurs, qu'ils jouissaient d'une grande popularité, et que cette popularité offusquait le gouverneur et peut-être les magistrats de la ville. Les ligueurs offraient dans leur grande majorité une résistance acharnée à Henri IV, roi légitime, mais jugé huguenot. Ils lui préféraient son oncle, le cardinal Charles de Bourbon, considérant leur roi comme hérétique.
Quoi qu'il en soit, quel qu'ait été leur rôle, gouverneur et magistrats ne furent sans doute pas fâchés de se voir débarassés de gens qui pouvaient créer de réels périls dans la cité.
Il n'y eut que l'église qui protesta : elle considéra les Raoulin comme des martyrs de sa propre cause et les enterra à Notre-Dame où l'on voit leur épitaphe.
Si cette mort, enveloppée de mystères, fut promptement entourée d'une légende qui fait apparaître ces trois jeunes officiers comme des victimes intéressantes que la trahison a livré à leurs assassins, on est néanmoins autorisé à croire qu'ils comparurent en accusés devant un tribunal.
Après cet événement, comme dit plus haut, les conflits religieux disparurent quelque peu au Havre. La liberté relative des cultes, résultat d'une lutte de 30 ans, fut subie plutôt qu'acceptée : les calvinistes n'eurent pas la France protestante qu'ils avaient rêvée, et les catholiques ne virent pas disparaître le protestantisme qu'ils voulaient supprimer.
Source : Histoire populaire de la ville du Havre, T. Garsault, 1893.
Voir aussi cet article : le massacre des frères Raoulin (suite).
15 mars 2008
La rue des Remparts (encore...)
J'aime particulièrement cette photographie de la rue des Remparts, réalisée par Angelo Maria Alessia Caccia, extraite du livre de Christian Zarifian 'Le Havre, Photos d'identité', et ce, pour plusieurs raisons.
1. Elle est tout simplement belle, et elle présente une rue animée, complètement irréelle et inimaginable dans la ville d'aujourd'hui. La photographie date des années 1870.
2. Elle met en évidence la difficulté de situer des lieux lorsqu'aucune personne vivante ne peut témoigner de la réalité d'alors.
Effectivement, comment situer un lieu lorsqu'aucun élément extérieur (note sur la photo, plaque indiquant le nom de la rue visible, numéro d'une maison visible...) ne nous apporte de renseignement ? C'est notamment le cas de cette photo... Du coup, elle est source d'erreurs, même si dans le cas présent, elle m'a plutôt permis d'en relever deux.
La première, elle est commise par Christian Zarifian lui-même, qui indique en légende de cette photo : "La rue de la Hache et la rue des Remparts - vers 1870". Or, si l'on consulte un plan du Havre de cette époque, on constate qu'il ne peut s'agir de la rue de la Hache.
En effet, il n'existait aucune rue entre la rue de la Hache (qui se situerait à droite sur la photo) et le croisement du bout de la rue, qui formait une sorte de fourche. Or, sur la photo, on voit clairement grâce au caniveau qu'il y a au moins une rue après cette rue de droite. Conclusion : il ne peut s'agir de la rue de la Hache, mais plutôt de la rue Martonne, comme le laisse à supposer une autre photo que j'ai déjà utilisée, et où l'on reconnaît notre vieille maison de droite, mais surtout où l'on a mention du nom des rues sur la photo même.
La seconde erreur, c'est moi qui l'ai commise dans un précédent billet sur la rue des Remparts. J'avais situé la photo suivante à l'embranchement de la rue des Remparts et de la rue Guillaumes de Marceilles.
Or, on découvre que cette maison apparaît aussi en arrière-plan sur notre photo de départ. J'en déduis donc qu'il ne peut s'agir du croisement entre la rue des Remparts et la rue Guillaume de Marceilles, mais plutôt de l'embranchement entre la rue des Remparts et la rue Jean Gruchet (la rue des Viviers prolongée). Il conviendrait donc de lire à la fin de mon billet du 18 janvier 2008, "en prenant par la rue Jean Gruchet en direction de la Place de la Gendarmerie".
"L'histoire est une suite de mensonges sur lesquels on est d'accord" disait Napoléon Ier. Tant qu'à en voir un, autant le corriger...
En tout cas, en voici deux de corrigés grâce à cette seule photo, mais qui sait si demain un autre document invalidera ce que j'ai écrit aujourd'hui ?




















