28 juin 2008
Un petit coup de pub pour 1 costard pour 2...
Aujourd'hui, petite digression...
Je ne vais pas vous parler du Havre d'avant, mais de musique et d'un groupe havrais bien de notre époque.
Samedi dernier avait lieu la Fête de la musique. N'aimant pas particulièrement la foule, j'avais décidé de fuir les rues piétonnes pour aller écouter de la musique bassin Vauban, devant la péniche Andante (voir à ce propos les superbes photos sur le blog d'Yllen...). Ce cadre plutôt champêtre était propice à l'écoute et à la découverte de nouveautés musicales, et je dois dire que j'ai été servi...
Un groupe havrais nommé 1 Costard pour 2 s'y produisait et je suis tombé sous le charme. Sous le charme du joli brin de voix emprunt d'humour de Thomas Louise, auteur compositeur et interprète de la formation. Sous le charme de la clarinette de Julia Grapin aussi. Et sous le charme des solos guitare de Marc Costard enfin...
1 costard pour 2, avec un tel nom, on pourrait croire que ce n'est pas confortable mais ne nous fions pas à l'habit du moine. Ce groupe, issu des vagues havraises, n'a pas besoin de tailleur pour voler de ses propres ailes. Les membres du trio ne manquent jamais une occasion de revendiquer leurs origines normandes avec des chansons évoquant Le Havre, l'esprit marin ou encore leur enfance.
Les textes mêlent engagement, humour et rythmes acoustiques, parlent du temps qui passe, du monde qui nous entoure. 1 costard pour 2 cherche à nous emmener dans un monde réaliste auquel une pointe d'utopie ne peut pas faire de mal.
Ils trouvent leur inspiration du côté de Brel, Brassens ou les Têtes Raides pour les textes, et flirtent aussi souvent avec l'ambiance musicale de Thomas Fersen ou encore Loïc Lantoine.
Après avoir sillonné les scènes normandes et de Navarre, le groupe a acquis une notoriété scénique qui charme ses spectateurs. En effet, la scène devient vite le terrain de jeu préféré de Thomas Louise. C'est en passant de la tendresse au rire, du grincement de dents au sourire que le costard a développé l'enthousiasme du public.
La presse a également taillé un joli costard au groupe en ayant des critiques élogieuses dans plusieurs journaux comme Chorus, Ouest France et Bazart, à l'occasion d'un premier album 7 titres, Pourvu qu'on ait l'ivresse, sorti en 2006.
Grâce au succès de ce premier maxi et de leurs prestations scéniques, le groupe sortira son premier album 12 titres Propre sur soi en septembre 2008.
Le groupe est soutenu par Le Cabaret Electric (SMAC du Havre) où il a pu revoir son travail scénique en résidence de janvier à mai 2008. La salle les accompagne également dans la promotion de l'album.
Le groupe reçoit également un soutien financier de la Ville du Havre et bénéficie de la bourse Envie d'agir du Ministère de la Jeunesse et des Sports.
Si le coeur, ou la curiosité, vous en disent, 1 costard pour 2 se produira ce soir pour la dernière fois au Havre avant la sortie de leur album en septembre 2008. Cet ultime concert aura lieu à 19 h 30, à l'Epicerie Culturelle, au 91, avenue René Coty.
Une souscription pour l'album Propre sur soi, au prix préférentiel de 10 €, y sera possible.
Venez nombreux les encourager...
Fin de la digression. Demain, promis, retour aux articles du Havre d'avant...
26 juin 2008
Naissance d'un nouveau blog...
Un petit billet très court pour annoncer la naissance d'un nouveau blog photographique sur Le Havre. Il s'agit du blog de Jim Dalibert. On peut le trouver à cette adresse Regard sur Le Havre.
Je trouve que c'est graphiquement très réussi, alors n'hésitez pas à aller y jeter un petit coup d'oeil...
14 février 2008
L'Idylle rustique
Aujourd'hui, Saint Valentin, je me sens l'âme littéraire. Pas de commentaires. Juste un poème et deux photos. Je pense que tout est dit...
Cet amour
Cet amour
Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l'avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C'est le tien
C'est le mien
Celui qui a été
Cette chose toujours nouvelle
Et qui n'a pas changé
Aussi vraie qu'une plante
Aussi tremblante qu'un oiseau
Aussi chaude aussi vivante que l'été
Nous pouvons tous les deux
Aller et revenir
Nous pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nous endormir encore
Rêver à la mort
Nous éveiller sourire et rire
Et rajeunir
Notre amour reste là
Têtu comme une bourrique
Vivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
Bête comme les regrets
Tendre comme le souvenir
Froid comme le marbre
Beau comme le jour
Fragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
Et moi je l'écoute en tremblant
Et je crie
Je crie pour toi
Je crie pour moi
Je le supplie
Pour toi
Pour moi pour tous ceux qui s'aiment
Et qui se sont aimés
Oui je lui crie
Pour toi pour moi et pour tous les autres
Que je ne connais pas
Reste là
Là où tu es
Là où tu étais autrefois
Reste là
Ne bouge pas
Ne t'en va pas
Nous qui nous sommes aimés
Nous t'avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n'avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n'importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d'un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous.
Jacques Prévert, Paroles, 1949
13 février 2008
Autosatisfaction...
Aujourd'hui, place à l'autosatisfaction et un peu de publicité. Il n'y a pas de mal à se faire du bien... Il y a 5 ans jour pour jour, je lançais mon site personnel de généalogie.
Aujourd'hui, 28428 visiteurs l'ont parcouru au moins une fois. Pour ceux qui le connaissent, j'ai d'ailleurs remis le compteur d'origine, le précédent n'enregistrant les visites que depuis début 2007. On peut y trouver:
- mon arbre généalogique présentée sous trois formes différentes,
- numérisations de nombreux actes paroissiaux et d'Etat Civil,
- des documents utiles et intéressants à consulter comme une partie du registre de l'Abbé Lebret sur la commune de Criquetot l'Esneval ou un Mémoire sur la mendicité au Havre rédigé par le curé de la paroisse Notre-Dame du Havre en mars 1788,
- des numérisations de cartes postales anciennes et des vieilles photographies de famille,
- une page de liens.
Si vous voulez y jeter un coup d'oeil, cliquez sur la bannière, sinon, rendez-vous dans 5 ans !
Toutefois, je remarque au passage que les lecteurs passionnés d'histoire locale sont bien plus nombreux que les généanautes, puisqu'en moins d'un mois, le blog a déjà reçu la visite de 1200 personnes, soit trois fois plus de connexions quotidiennes que sur le site généalogique...
02 février 2008
Ajout de catégories
Pas de billet pour aujourd'hui... la journée fut chargée et le temps n'est pas extensible. Vraiment désolé pour mes visiteurs quotidiens.
En préparation, des posts sur la rue Beauverger, la rue des Galions et la rue d'Albanie.
Toutefois, je ne suis pas resté inactif. J'ai ajouté une rubrique 'Catégories' dans la colonne de droite du blog, afin que les petits nouveaux qui chercheraient des infos précises, ou les anciens qui chercheraient un billet précis, ne soient pas obligés de revisiter toutes les archives !
Sur ce, à bientôt. N'hésitez pas à laisser vos commentaires, c'est toujours enrichissant !
16 janvier 2008
Genèse
Bonjour à tous,
après de longues tribulations, je me suis enfin décidé à me lancer dans la grande aventure du blog, complément idéal, je l'espère, de mon site généalogique Génépatard.
Ce blog sera consacré à notre bonne et chère ville du Havre, mais comme son nom l'indique, avant le naufrage, et cette terrible soirée du 5 septembre 1944.
Ce n'est pas tant la reconstruction du Havre qui m'intéresse, ni ce qu'est devenue la ville aujourd'hui - d'autres blogs (notamment celui de l'excellent Géo) traîtent déjà le sujet - mais ce à quoi pouvait ressembler Le Havre d'avant. Je ne suis pas spécialement nostalgique du passé (que je n'ai pas connu) - car très fier de ma ville aujourd'hui - mais, au cours de mes recherches généalogiques, j'ai souvent été amené à me poser cette question : "il était comment Le Havre d'avant ?" Tu trouves un renseignement, une adresse, la mention d'un lieu dans un écrit, mais impossible de le visualiser, de le situer, ni même de l'imaginer dans Le Havre d'aujourd'hui. Une recherche un minimum fouillée est nécessaire.
Mon but sera donc de donner sur ce blog des informations sur ce qu'était Le Havre avant, comment on y vivait, afin que le lecteur qui se poserait éventuellement les mêmes questions que moi, y trouve des réponses. Dans la mesure du possible, j'essaierai d'étayer mes propos à l'aide de photographies, cartes postales et illustrations, beaucoup plus parlantes que des écrits. Je souhaite aussi éviter toute redondance avec d'autres blogs existants, le but n'étant pas simplement de créer un nouveau blog sur Le Havre, mais bien d'apporter un complément à ce qui existe déjà.
Pour finir, je voudrais revenir sur le titre du blog. Pourquoi "avant le naufrage" ? Ce titre m'a été inspiré par une excellente nouvelle, découverte il y a peu, primée au concours de nouvelles 2006 des Ancres Noires, et écrite par Tiphaine. Ce récit, émouvant, montre bien que cette guerre et ces bombardements ont été perçus par bon nombre de Havrais comme une rupture d'avec le passé, un passé que l'on ne retrouvera plus dans un présent qui ne sera jamais comme avant. C'est aussi une façon de rendre hommage à tous celles et ceux, internautes, bloggeurs, anonymes pour la plupart, qui par leurs photos, leurs témoignages, leurs écrits, racontent la diversité et la beauté du Havre, aujourd'hui comme hier.
Bonne lecture et au plaisir de vous voir faire un tour régulièrement sur le blog. Je vous laisse avec la nouvelle de Tiphaine, publiée avec son autorisation.
Avant le naufrage
Gaspard
Pacraud se tient debout sur le seuil de sa maison. Du coin de l’œil, il observe
s’éloigner le dos de l’agent immobilier qui vient de lui rendre une courtoise
visite pour la troisième fois depuis un mois. Gaspard le sait bien, derrière
les lunettes en écailles, le petit attaché case et le sourire de façade se
cache un requin de la pire espèce. Et ces requins là, il les connaît bien,
Gaspard…
Dans la rue
du Maréchal Gallieni, un couple de japonais s’arrête soudain en extase devant
Gaspard. Gaspard et son éternel pantalon de velours noir, Gaspard et ses
chemises à carreaux, Gaspard et sa casquette d’ouvrier… Bientôt ils vont
organiser des circuits touristiques rien que pour voir ma bobine… Il leur
claque la porte au nez et se réfugie dans son île.
*****
- Monsieur
Pacraud, soyez raisonnable, ça ne peut plus durer… Nous vous avons fait des
propositions plus qu’honnêtes et vous vous obstinez à refuser nos offres, les
unes après les autres… Faites un effort, vous ne pouvez pas aller contre le
progrès, un homme moderne comme vous, soucieux du bonheur de ses concitoyens…
- Cons de
citoyens, c’est exactement ça… Je ne cèderai pas, inutile d’insister.
- Imaginez
tout ce que vous allez faire avec cet argent monsieur Pacraud… Vous ne la voyez
pas, votre jolie villa à la campagne, avec la pelouse toute verte et les
cerisiers en fleurs ? Pensez à tout ce calme, cette verdure ! Ne serait-ce pas
merveilleux de quitter la rue Gallieni et tout son vacarme pour un quartier
plus tranquille ?
- Combien de fois
faudra-t-il que je vous le répète ! J’en ai rien à cirer du calme ! Le calme,
c’est la mort ! J’suis bien vivant moi, et j’en veux pas de ta tombe sur mesure
!
- Bien… Monsieur Pacraud, je vais devoir vous laisser mais je voudrais que vous réfléchissiez à ma proposition, à tête reposée. Pesez bien le pour et le contre. Voici ma carte : en cas de doutes, de questions, n’hésitez pas à m’appeler, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit ! A très bientôt Monsieur Pacraud ! Portez-vous bien !
*****
Soixante
ans que j’habite ici, soixante ans que je traîne ma carcasse entre ces quatre
rues… Le carré magique : rues Gallieni, Lafayette, Caplet et Thiers… Enfin,
maintenant on ne dit plus Thiers, paraît-il, on dit Avenue René Coty… J’ai vu
la plaque, toute neuve… Qu’est-ce qu’ils ont tous avec ce René Coty ? Ils n’ont
que ce nom là à la bouche ! Comme si les hommes politiques avaient pu faire
quelque chose pour cette ville… Le Havre, c’est moi qui l’ai faite, je sais de
quoi je parle…
Personne
ne sait plus ce que c’était Le Havre. Le Havre avant le saccage, Le Havre avant
les bombardements… Je me souviens du cinéma REX, juste à côté… Nous y avions vu
Piaf, Bourvil, Fernandel… Maintenant il y a ce truc à la place… ils y vendent
des téléviseurs… Le Havre avant le naufrage…
*****
Gaspard
descend à la cave. Pour la première fois depuis cinquante-deux longues années,
il pousse la petite porte en bois… Les souvenirs jusqu’ici refoulés reviennent
en force…
1941… fin
août… les bombardements, encore… rue Thiers, le Printemps, ce grand
magasin qu’on appelait "à la boule d’or ", anéanti, la bijouterie
Milliaud, pulvérisée, la façade du Rex, éventrée… Et puis, trois ans plus tard,
début septembre, dix jours dont le souvenir l’épouvante encore… Le sourire figé
d’Angèle et les yeux de Frantz…
Angèle… Elle
avait 21 ans, Gaspard en avait 24… Pendant trois ans, elle l’avait attendu tous
les soirs, à la sortie du lycée de garçons où un certain professeur de
Philosophie, Jean-Paul Sartre, avait bouleversé la façon de penser du jeune
homme et avait rapproché les futurs amants en les incitant par son enseignement
à l’engagement et à la révolte. Elle voulait tout savoir, elle était tellement
avide d’apprendre. Angèle était ouvrière et avait quitté l’école trop tôt. Ses
parents n’estimaient pas nécessaire qu’elle continue ses études malgré ses
excellents résultats et les encouragements de ses enseignants. Alors chaque
soir, elle attendait Gaspard après son travail et elle lui demandait de tout
raconter. Et Gaspard racontait… Et Gaspard prenait son temps, toujours, pour le
plaisir de se promener aux bras d’Angèle… Angèle pour lui seul, le long du
boulevard Maritime où ils s’attardaient souvent à observer le manège des
navires et des paquebots rutilants, chargés de lumière, entrant et sortant du
port. Angèle et ses yeux tirant sur le violet, Angèle et ses mèches brunes dans
le vent, Angèle qui portait si bien son prénom…
Gaspard
voudrait avoir oublié mais il n’arrive pas à empêcher son passé de remonter à
la surface. Il revoit leurs premiers baisers, sur les bancs du square Saint
Roch, leur première nuit d’amour dans cette chambre du prestigieux hôtel
Frascati… Il avait dépensé toutes ses économies pour éblouir son amour mais
Dieu que cette nuit avait été belle, probablement la plus belle de toutes. Des
fenêtres de leur chambre, ils avaient vu le paquebot Normandie faire son entrée
lumineuse dans le port sous les yeux admiratifs de la foule havraise. Puis
toute la nuit, le bruit des vagues, comme un refrain si doux à leurs oreilles
amoureuses.
Et puis la
guerre.
Angèle avait
tout de suite voulu s’engager, résister. Il ne voulait pas, il refusait de
toutes ses forces, il avait trop peur de la perdre. Il aurait voulu l’enfermer
dans un abri, l’emmener loin des combats, des coups de feu et des bombes. Il
avait pourtant dû accepter sa présence aux réunions clandestines du réseau
Vagabond bien-aimé, et quand leur chef, Gérard Morpain, un ancien professeur de
Gaspard, avait été arrêté sur dénonciation par la Gestapo puis condamné et
fusillé, ils avaient poursuivi la résistance dans un nouveau groupe. Au début,
ils avaient simplement imprimé et distribué des tracts ou encore collé des
affiches la nuit mais, peu à peu, ils s’étaient vu confier des missions plus
importantes, malgré leur extrême jeunesse. C’est ainsi qu’ils avaient
finalement pris les armes, de vraies armes qui pouvaient vraiment tuer. Gaspard
revoit encore la main blanche d’Angèle crispée sur une grenade, quelques
instants avant qu’elle ne la lance avec force... Comme tout ceci lui paraît
absurde maintenant, combien de morts inutiles, combien de blessures
insoutenables, combien de vies à jamais souillées par la bêtise des hommes ?
Gaspard
referme la porte de la cave. Il n’entrera pas dans la pièce. Pas aujourd’hui.
Il ne le peut pas.
*****
- Bonjour
Monsieur Pacraud ! Comment allez-vous aujourd’hui ? Le temps est magnifique
n’est-ce pas pour un mois de septembre ?
- Mais quand
est-ce que vous allez me foutre la paix ? Vous n’avez donc toujours pas compris
que je ne veux pas vendre ma maison ?
- Ecoutez, je
vous ai amené là une petite plaquette très bien faite qui devrait vous
intéresser. Voyez par vous-même !
Gaspard a
devant les yeux les plans d’un grand centre commercial dont la surface tient
exactement entre les quatre rues de son carré magique. Il lit le dépliant
publicitaire : "Centre commercial de centre-ville, d'une surface
de 27.000 m2, l'Espace Coty comportera un parking public de 900 places en prise
directe avec les flux routiers conduisant au centre-ville. Il sera situé
idéalement sur le cheminement piétonnier le plus important, à proximité de
l'Hôtel de Ville. L’espace Coty proposera sur trois niveaux au travers de ses
80 boutiques, une proposition de prêt à porter tant féminin, masculin,
qu’enfant, de la Décoration et du Cadeau, de la culture et du loisir, de la
bijouterie, de la maroquinerie, de l'Hygiène et beauté ainsi que des services
d'alimentation et de restauration ". Gaspard blêmit.
- Monsieur,
pour la dernière fois, je vis ici depuis bientôt soixante ans. Savez-vous que
c’est une des seules du quartier à avoir survécu à tous ces bombardements ?
Toujours debout, comme le vieux Gaspard hélas… Cette maison est tout ce qu’il
me reste, vous ne pourrez pas me l’enlever. C’est inutile d’insister, je ne
peux pas changer d’avis.
- Monsieur
Pacraud… j’ai bien peur que vous n’ayez pas vraiment le choix. Nous avons tenté
un arrangement à l’amiable et nos propositions ont été plus que généreuses. Si
vous vous obstinez comme vous le faites, il faut que vous sachiez que nous
sommes en droit de vous exproprier. Vous ne souhaitez probablement pas que nous
en arrivions à de telles extrémités, monsieur Pacraud, vous êtes un homme
intelligent n’est-ce pas ?
L’agent
immobilier sort précipitamment de la maison de la rue Gallieni, les lunettes
brisées et la chemise en lambeaux. Derrière sa fenêtre, Gaspard regarde avec
rage le requin fendre les flots pour rejoindre le reste de sa meute.
*****
Gaspard met
de l’ordre dans sa maison, de l’ordre dans ses souvenirs. D’ici quelques jours,
quelques heures ?, il sait que les requins arriveront et qu’ils ne feront pas
de quartier. Rien n’a d’importance, finalement, à part les lettres et les
photos. Il les jette au fur et à mesure dans une bassine en fer. Avant le
naufrage… Angèle sagement assise dans le tramway, Angèle avec ses jolies
chaussures vernies, achetées avec sa première paye, chez "Pottier ",
Angèle devant l’église Saint Michel avec son bouquet de mariée, Angèle faisant
la grimace à côté d’une affiche du magasin "chez Boka- Au gaspillage
"… Gaspard regarde chaque morceau du puzzle de la vie d’Angèle passer
entre ses mains et il a peur de ne pas y arriver. Il aurait dû détruire les
photos, bien avant. Au milieu des sourires d’Angèle, une photo de Gaspard aux
côtés de Youri Gagarine. Il se souvient avec amertume de cette journée de 1965.
Des officiels avaient frappé à sa porte et, sous les yeux des photographes, il
avait dû jouer le jeu convenu du héros de la reconstruction qui accueille celui
de l’espace. Il repense aux articles de journaux que sa mère avait
précieusement conservés dans un album.
Quarante ans
à reconstruire, sans relâche… Gaspard était destiné à devenir médecin, la
guerre en avait décidé autrement, avait décidé pour lui. Gaspard revoit la
ville au soir du 12 septembre 1944 : un amas de ruines fumantes, un visage
défiguré et méconnaissable. Les gens hagards, devant le fantôme de leur ville,
ne comprenant pas. Cette question, martelée à chaque pas : " Pourquoi ?
". Comme si la mer avait attaqué le port, comme si une vague avait tout
balayé sur son passage. Au cœur du Havre, au milieu de cette plaine noire et
quasi nue, Gaspard, hébété, VOYAIT LA MER ! Il n’en était séparé désormais que
par une plage d’obus, de mines, de poussières de maisons, de morceaux d’hommes
et de femmes, de reliefs dérisoires d’une vie révolue.
La guerre
avait décidé pour lui et Gaspard avait passé le reste de sa vie à bâtir des
immeubles, à donner un nouveau visage à son amante martyrisée, à la remettre
debout, à la remettre à flots.
Comme une
pierre lancée dans l’eau, ricochets sur la porte d’entrée. Gaspard jette une
allumette enflammée dans la bassine et regarde ses souvenirs se consumer. Il
sait que la maison va bientôt couler et qu’il ne sera pas seul lorsque le
bâtiment sombrera.
Comme tu
étais belle Angèle ! Nous t’admirions, nous te vénérions comme la plus brave et
la plus courageuse d’entre nous ! Mais tu étais à moi, tu parcourais la ville à
mon bras et tous savaient que tu étais ma fiancée, ma promise et pas un
n’aurait osé te soustraire à mon amour. Résistants et frères jusqu’au bout, à
la vie à la mort. Mais Frantz n’était pas un résistant…
Ils t’ont
cherchée Angèle, longtemps ils ont espéré que tu reviendrais. Ils ne t’ont pas
trouvée. Alors ils t’ont pleurée. Puis ils sont venus, les survivants et les
officiels aussi, me présenter leurs condoléances lors de cette cérémonie très
digne d’après la guerre, d’après le naufrage. Quelques lignes à ta gloire dans
les journaux, une plaque avec ton nom square Saint Roch… Angèle… Aujourd’hui il
ne reste que ton nom, symbole d’une jeunesse qui ne voulait pas baisser la
tête, symbole d’une ville qui ne voulait pas mourir écrasée.
*****
Gaspard
descend le vieil escalier en bois, une dernière fois. Comme un immense voile de
mariée, l’essence suit chacun de ses pas. Il entend vaguement le bruit de la
mer des hommes puis plus rien. Gaspard est entré dans la cave, il s’allonge à
même le sol. Maintenant, le bateau peut bien couler. Plus rien n’a d’importance
désormais. Gaspard et Angèle, Angèle et Gaspard. Enfin réunis.
*****
Angèle,
mon aimée, ma petite graine de cassis, mon colibri, ma vague indomptée…
Pourquoi a-t-il fallu que tu rencontres cet allemand ? Pourquoi m’avoir trahi ?
Pourquoi avoir abandonné ta famille, tes amis, tes frères d’armes ? Comment
as-tu pu lui donner des noms, des lieux, des dates qui étaient pour nous autant
de coups de couteau dans le dos ? J’aurais tant voulu n’avoir rien su, mon
Angèle, j’ai enfoui cet ignoble secret à jamais, pour que nul ne sache que tu
avais connu la faiblesse, la lâcheté. Et je revois ton sourire quand tu as
compris que tu allais mourir et que je serai ton bourreau. Je savais que je
t’avais retrouvée… Ton sourire, mon Angèle, beau, tellement beau, le sourire de
notre première nuit d’amour, avant le naufrage.
Angèle,
mon aimée, ma petite graine de cassis, mon colibri, ma vague indomptée…
*****
Gaspard
craque une dernière allumette et sort de sa poche son vieux revolver. Le feu
prend rapidement, monte avec avidité le long de l’escalier, s’attaque avec
fureur aux murs jaunis, aux vieilles boiseries, aux meubles décrépis, aux
souvenirs d’un autre temps.
Dans la rue
Gallieni, les forces de l’ordre assistent impuissantes à la destruction de la
maison. Demain, un grand centre commercial se tiendra à ce même endroit, et les
gens viendront y chercher du rêve… Une carte postale ancienne du boulevard
maritime dans un cadre doré, une reproduction d’affiche pour la compagnie des
transatlantiques, un bateau en bouteille, un galet peint par un artiste local
et représentant invariablement un paysage marin…
Demain, on
aura oublié Gaspard et Angèle. On marchera sans le savoir sur leurs corps mêlés
ou sur ceux d’autres témoins d’un temps auquel on ne veut plus penser. Le temps
d’avant le naufrage…
***
Angèle,
mon aimée, ma petite graine de cassis, mon colibri, ma vague indomptée…
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