11 juillet 2008
Le Havre du temps de la marine à voiles...
Comme vous le savez certainement, l'Armada 2008 se déroule à Rouen depuis le 5 juillet. Les festivités s'achèveront le 14 juillet, avec la descente de la Seine par ces superbes gréements dont les plus beaux et les plus grands possèdent trois ou quatre mâts...
Plusieurs bloggeurs havrais ont déjà proposé ces derniers jours des photos de ces magnifiques navires qui font de l'Armada un événement à ne pas rater, que ce soit Yannick sur Le Havre - Terre de Normandie, JMD sur JMDPhoto, Jean-Michel Harel sur son blog personnel, ou encore Yllen sur Objectif Le Havre.
A mon tour de célébrer aujourd'hui cet événement, mais à ma façon... c'est-à-dire en ne vous présentant pas les navires de l'Armada, mais plutôt de vieux gréements qui mouillèrent dans le port du Havre vers la fin du XIXème siècle.
Un quatre mâts sortant du port vers 1855.
Entrée d'un quatre mâts dans le port, vers 1890.
On constate que la foule était déjà nombreuse et suivait avec intérêt le mouvement des navires...
A cette époque, on ne pouvait compter le nombre de voiliers
présents dans le Bassin du Commerce... La photo date de 1865.
Un trois-mâts entrant dans le port vers 1890.
Le trois mâts en fer "Jubilee" dans la grande cale sèche du Havre.
Le quatre mâts "Président Félix-Faure", vers 1900.
Le quatre mâts "Emilie Siegfried", toujours vers 1900.
Sources :
Les photographies de cet article sont extraites de deux ouvrages :
- Les Havrais et la mer, Jean Legoy, Philippe Manneville, Jean-Pierre Robichon et Erik Levilly, Le Havre, 1990.
- Le Havre, photos d'identité, Christian Zarifian, Les Films Seine-Océan, 1994.
04 juillet 2008
Le Retour des prisonniers... un hommage à Ingrid Betancourt
Avant-hier, Ingrid Betancourt retrouvait la liberté, après plus de six années passées comme prisonnière en Colombie, otage des FARC...
Hier, elle retrouvait maman, enfants, famille qu'elle n'avait pas vus depuis tout ce temps.
Aujourd'hui, elle a retrouvé le sol de 'cette douce France', comme elle aime la nommer. Au delà de toute considération politique, on peut dire qu'elle a retrouvé SON pays, ce pays qui n'est ni la Colombie, ni la France, mais qui pourrait se trouver n'importe où... le pays de la liberté...
Enfin , ce soir, elle a décroché le portrait de plusieurs
mètres de haut accroché depuis 2004 sur la façade de l'Hôtel de ville de Paris, portrait la montrant captive dans la jungle, et barré depuis
la veille du mot "libre".
Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, a déclaré: "Nous nous sommes mobilisés nombreux, et pas qu'à Paris, dans toute la France, parce que vous représentiez quelque chose d'essentiel pour nous, un idéal : la liberté".
La presse, les médias en font peut-être beaucoup, mais sans aucun doute parce qu'Ingrid Betancourt est devenue au cours de ses six (trop) longues années le symbole de cette liberté opprimée...
Le retour à la liberté d'Ingrid Betancourt, ses retrouvailles avec sa famille, sa terre natale et celle d'adoption, l'émotion, mais aussi l'élan mêlé de compassion et de sympathie né de ce retour inespéré m'ont rappelé un vieux texte trouvé dans une description de la Ville du Havre datée de 1825. Ce texte relate le retour au port de marins français prisonniers en Angleterre. Je trouve beaucoup de similitudes entre ce récit et les événements passés ces derniers jours... Je vous le livre avec l'orthographe d'époque et vous laisse méditer ces quelques mots. N'hésitez pas à commenter cet article.
Retour des prisonniers
"Une des scènes les plus touchantes qui aient frappé les regards des habitans du Hâvre, est l'arrivée des marins françois des prisons d'Angleterre. Je doute que le souvenir de cet évènement puisse s'effacer de leur mémoire. De quelle émotion on se sentoit pénétré en apercevant ces infortunés qui portaient l'empreinte de cruelles privations ! Ils attendoient avec impatience l'instant du débarquement. Quand ce fortuné moment étoit arrivé, ils s'empressoient de toucher le sol de la patrie, se jetoient sur cette terre après laquelle ils avoient soupiré si ardemment, la baisoient en pleurant de joie, ensuite ils cherchoient à découvrir dans la foule qui se pressoit autour d'eux, un parent ou un ami ; et lorsqu'ils avoient ce bonheur, ils se précipitoient dans ses bras avec l'expression de la joie la plus vive. On distinguoit alors le bon coeur, la touchante sensibilté, que témoignoient à ces malheureux compatriotes, des femmes du peuple. Ce zèle, ces soins, ce tendre intérêt pour l'infortune, étoient bien dignes d'un sexe doué de sublimes attributions.
Les années de captivité ne s'étoient pas écoulées de la même manière pour ceux que l'on considéroit. Les uns, nés avec un caractère fort, une âme courageuse, avaoient secoué le joug des revers et employé utilement un temps d'épreuve ; ils venoient jouir, au sein de leur famille, du fruit d'honorables travaux. Les autres, accablés par l'excès de misère, manquèrent d'énergie pour y résister ; ils arrivoient dans leurs foyers dénués de tout, et portant les tristes suites d'une vie inactive !
Tels sont donc les cruels résultats de la guerre !"
01 avril 2008
Poissons d'avril...
Le 1er avril est traditionnellement le jour du poisson... d'avril !
Aujourd'hui cependant, pas de fausse annonce, de canular, mais puisqu'on ne peut jamais échapper complètement à la tradition, des photos de pêche, toutes prises au Havre.
Sur cette carte postale, datée de 1902, on va à la pêche aux crabes, vision qui nous paraîtrait complètement surréaliste sur la plage d'aujourd'hui... Dernièrement, une amie témoignait sur le forum du GGHSM que dans son jeune temps, on appelait ce type de pêche, 'la pêche à la tâte, car il fallait glisser ses mains nues sous les rochers au
risque de faire une douloureuse rencontre avec une étrille bien plus
agressive que les tourteaux (appelés aussi dormeurs à cause de leur
lenteur à réagir). Elle avait beaucoup pratiqué ce sport (le seul
d'ailleurs !!!), disait-elle, avec ses frères ainsi que la pêche
aux moules. Depuis le sable a tout recouvert. Pour donner une
idée de l'ensablement au niveau de la digue Nord, il reste de cette
époque, une rembarde peinte en jaune. Au début de cette rembarde, il y
avait un escalier de pierre (il s'y trouve encore mais sous le sable
et les galets) avec deux paliers qui menaient au niveau de la mer et des
énormes rochers qui longeaient la digue. Ses frères et elle faisaient
des concours à celui qui sauterait du plus haut de l'escalier."
Autre temps, autre époque dirons-nous...
Seulement, il n'y a pas que ce type de pêche au Havre ! On pouvait aussi pêcher le poisson, mais pour cela, il convenait d'avoir des filets sans accrocs.
Cette carte postale est datée de 1907. Nos pêcheurs posent devant leur barque, joliment baptisée 'Reine des Près'. Je ne sais pas vraiment où cette photo a été prise. Les baraques derrière les pêcheurs sont-elles des bicoques du Perrey, des cabanes de plage ou des cabanes proches de Sainte-Adresse et du Palais des Régates ? Le petit promontoir qui sert de 'buvette' est peut-être un indice ?
Une fois rentrés de la pêche, on se réunissait quartier Saint-François afin de vendre son poisson sur le marché aux poissons, et là encore réparer nasses et filets, en attendant la prochaine sortie.
Merci à Michèle Chapelain...
31 mars 2008
La misère au Havre en 1789
Comme je l'ai déjà expliqué à plusieurs reprises dans d'autres billets, j'ai fait un certain nombre de recherches sur les premiers Patard qui se sont installés au Havre, quelques années avant la Révolution française. Si je n'ai appris avec exactitude pourquoi ils étaient venus au Havre, je sais avec certitude qu'ils y sont arrivés à une époque où il était difficile d’y vivre. « Il fait plus cher vivre ici que partout ailleurs », constate la Commission intermédiaire du département à Rouen le 6 novembre 1790. Le coût de la vie est exorbitant, essentiellement à cause de la situation géographique du Havre, ville enclavée à l’extrémité d’un cap.
Les salaires des ouvriers ne sont guère élevés, et ramenés au prix du pain, ils ne permettent pas un important pouvoir d’achat. Une fois achetée la nourriture (quand c'est possible), il reste peu de choses pour les vêtements, le chauffage, la chandelle, le loyer, et on comprend alors en voyant la part de plus en plus importante prise par le pain au cours du XVIIIème siècle que celui-ci devient à peu près la seule nourriture des masses populaires.
Le chômage règne en maître sur les chantiers de construction navale. Celui de l’Arsenal notamment est vide. C’est dire l’importance de ce fléau qui frappe la principale industrie de la ville.
La misère se trouve un peu partout au Havre. Dans un mémoire daté de mars 1788, Mahieu, le curé de Notre-Dame écrit : « Il est contre nature d’empêcher les gens de mendier lorsque l’on ne peut pas leur fournir l’asile, le travail et le pain qui leur sont nécessaires. (Nous sommes dans l’impossibilité) de donner au juste le nombre de nos pauvres… Nous dirons que la distribution de pain que nous faisons aux fêtes de Pâques et de Noël, tant pour la Ville du Havre que pour le bourg d’Ingouville, monte depuis plusieurs années à 8.000 livres (pesant), ce qui à raison de deux livres par personne, présente un état de quatre mille pauvres qui ont besoin d’assistance ».
Lorsque l’on s’interroge sur les raisons qui ont poussé Jacques et Bernardin Patard à venir s’installer au Havre malgré cette misère, on a peut-être déjà un élément de réponse dans ce mémoire, lorsque ce curé du Havre dit : « Ouverte et accessible de tous côtés, soit par terre soit par mer, (la ville du Havre) est comme un centre où viennent aboutir tous les jours un grand nombre d’étrangers. Ce sont le plus souvent des malheureux qui semblent fuir devant la misère qui les poursuit. Ne pouvant aller plus loin, ils s’arrêtent au Havre… »
Rejetés par la ville surpeuplée, ils s’installent dans le bourg d’Ingouville et au bas-Sanvic, dans des bicoques construites près de la mer (le Perrey), autour de la mare aux Huguenots et le long de la route qui mène, parmi les marécages, à Graville et à Harfleur. Cette population de 5 à 6000 âmes fournit la plupart des journaliers et des hommes de peine au port et aux chantiers des nouvelles fortifications du Havre.
Hier, dimanche 30 mars 2008, les Restos du Coeur achevait leur 23ème campagne d'hiver et la distribution en France de quelque 82 millions de repas à plus de 700.000 personnes. A l'heure où l'on parle aussi de baisse de pouvoir d'achat, on peut voir que cette misère ne date pas d'hier, et les efforts humanitaires pour subvenir aux besoins des plus défavorisés non plus...
Source : Le Peuple du Havre et son Histoire - volume 1 - Des origines à 1800, Jean Legoy.
Les photographies numériques du Mémoire sur la mendicité au Havre, rédigé par Mahieu, curé de la paroisse Notre-Dame du Havre en mars 1788 proviennent du Fonds ancien - Misère publique, liasse GG 557 - Archives Municipales du Havre. Il est consultable en intégralité sur mon site généalogique, à cette adresse : Mémoire sur la mendicité au Havre, rédigé par Mahieu, curé de la paroisse Notre-Dame du Havre en mars 1788.
26 mars 2008
Le passager d'Honfleur
Un peu moins de temps pour écrire en ce moment ! Vraiment désolé pour les fidèles qui viennent voir leur billet quotidien et trouve la même page depuis plusieurs jours. Je sais, c'est frustrant...
Au vu des commentaires, j'ai remarqué que beaucoup appréciaient ce qu'on pourrait appeler 'des tranches de vie', sortes de témoignages venus du passé. Je n'en ai pas en stock, mais pour avoir travaillé sur les premiers Patard venus s'installer au Havre et écrit quelques gribouilles, j'ai eu envie de vous parler du "passager" d'Honfleur, par lequel beaucoup de gens ont traversé l'estuaire, et se sont ainsi rendus au Havre...
Le premier Patard à avoir quitté sa terre natale, située dans le bocage virois, dans le Calvados, s'appelait Bernardin. C'était le père de l'ami Jacques que j'ai déjà évoqué dans un autre billet : Jacques Patard, un jour de juin 1828, rue des Galions...
Il s'était rendu à Honfleur entre 1770 et 1780, petite commune où ses fils séjourneront eux aussi pendant quelque temps, quelques années après sa mort. De Honfleur, les Patard ont sûrement aperçu du
haut de la Côte de Grâce l’immense estuaire de la Seine qui paraît partager en
deux tronçons la Province opulente. Là-bas, de l’autre côté de l’eau, la
grande cité havraise vit son existence fiévreuse. Honfleur, en face d’elle, est
la paix. Ce n’est pas que la petite ville au passé lourd de gloire soit morte.
Pour avoir vu naître et partir vers l’Aventure de glorieux capitaines, les
Chaudet, les Paulmier de Gonneville, les Denis, les Doublet, elle ne saurait
périr. Mais, au cours des derniers siècles, l’importance de son port, durement
concurrencé par le Havre, a diminué. Le nid des coureurs de mers n’abrite plus
de voiles gonflées d’aussi grands rêves, mais il est resté charmant. Il
continue à conquérir à sa façon non plus des terres, mais des âmes.
Après avoir passé quelques
temps à Honfleur, Bernardin se retrouve au Havre en 1780. Je ne sais la raison pour laquelle il s'y est rendu (sûrement pour le travail), mais je sais comment il s'y est rendu : par le "passager". A l’époque,
les voyageurs qui voulaient se rendre de la Basse à la Haute-Normandie, ou vice
versa, franchissaient l’estuaire de la Seine en bateau, grâce au « passager ».
Ainsi, François de la Rochefoucauld, fils du célèbre Duc de Liancourt, est au
Havre en 1782. Le six mai il poursuit son voyage en embarquant sur un
« passager » pour aller à Honfleur. Il raconte : « le
transport est de trois lieux à vol d’oiseau, mais si les vents sont contraires,
on en fait douze ou quinze. Mais comme ils étaient très bons, nous fîmes notre
traversée en moins d’une heure. J’en fus malade presque tout le temps. La mer
était grosse ; dans des moments, le bâtiment montait au point que l’on s’accrochait
aux cordages pour se tenir debout, dans d’autres, il descendait avec une
douceur qui m’incommodait fort.»
Mais les passagers les plus nombreux du « passager » sont naturellement les habitants des deux rives. L’importance de ces franchissements de l’estuaire et des relations qu’ils établissent entre les deux rives est mise en évidence par la composition de la population havraise à la veille de la Révolution. Celle-ci compte alors une bonne partie de Bas-Normands : sur les trois milles cent seize personnes qui ont contracté mariage au Havre entre 1780 et 1789, presqu’un quart, 22,6 % exactement, sont originaires du triangle Honfleur, Pont-Audemer, Pont-l’Evêque, contre 15,4 % seulement du Pays de Caux. « L’autre côté de l’eau » fait donc bien partie de l’hinterland du Havre. Grâce aux « passagers » et à de multiples autres embarcations, les Bas-Normands trouvent au Havre une source d’emploi et un marché pour écouler leurs produits.
Le franchissement de l’estuaire à l’aide de « passagers » à voile durera jusqu’en 1875, date à laquelle l’hôpital du Havre, devant la désuétude de ce moyen de transport, remettra à l’hôpital de Honfleur la dernière barque-passagère et cessera l’exploitation.
Voici maintenant un témoignage trouvé dans un ouvrage non signé, daté de 1825. J'ai conservé l'orthographe d'époque.
La traversée du Hâvre à Honfleur, par le passager, présente quelques scènes bizarres ; elles sont souvent gaies, quelquefois sérieuses, et toujours très animées.
Peu d'instans avant le départ du bateau, le bord du quai devant lequel il est amarré, se couvre de beaucoup de gens que le désir de passer, de reconduire leurs amis, de terminer quelques affaires ou le désoeuvrement amènent en cet endroit. Chacun attend, en conversant, le moment de l'appareillage ; cependant, ceux qui ne redoutent pas le mal de mer, descendent dans le passager, toujours un peu agité par le mouvement de l'eau. Quand on se prépare à partir, il est plaisant d'observer l'empressement des voyageurs, pour s'emparer des bancs disposés sur l'arrière du bâtiment. Le tillac est, en peu de temps, encombré de paniers, de mannes, de paquets et d'une foule d'autres choses. La plupart des Bas-Normands qui retournent au village, après s'être rendus au marché du Hâvre, se placent au centre et sur l'avant du bateau ; les uns s'asseyent sur les bords de la grande écoutille, les autres se mettent sur des tonneaux ; ceux-ci s'appuient contre le mât, ceux-là s'inclinent sur es lisses ; enfin, un très petit nombre va et vient sur le pont, dans un espace qu'il s'est aménagé au milieu de la confusion qui règne en ce lieu.
Lorsque le passager sort des jetées, il faut voir les expressions qu'offrent les visages : on y découvre parfois le signe de ces passions qui existent chez les hommes émus fortement. Beaucoup de ceux qui se voient sur la mer pour la première fois, ne peuvent se défendre d'une certaine terreur ; d'autres ont l'imagination frappée de l'incommodité qu'ils vont éprouver. Toutefois, quelques individus accoutumés au passage, parlent avec sécurité de leurs affaires ou discourent sur des matières variées ; ils exposent, selon leur position respective, des idées favorites, des chimères séduisantes, la dissimulation ne paraît exister en ce lieu parmi les hommes qui commercent concurremment ou semblent suivre la même carrière, car les autres montrent dans leurs entretiens la plus grande franchise. Le bord retentit alors d'un bruit confus de conversations diverses, au milieu desquelles s'élève l'accent bas-normand, dont la bizarrerie frappe toujours celui qui ne le connoît pas.
On est presque au terme du voyage, quand une voix de Stentor vient interrompre le brouhaha, en articulant ces paroles : "Un Pater et un Ave à Notre-Dame de Grâce". Chacun aperçoit en effet la chapelle élevée par la piété des marin, à elle qu'ils réclament dans leurs périls. Pendant quelques instants, le silence règne à bord, plusieurs passagers se signent en faisant une courte prière ; les autres paroissent assez indifférents à cet acte religieux. On ne remarque généralement de dévotion que parmi les femmes et les vieillards. Fort peu de temps après, les entretiens reprennent leur cours ordinaire.
C'est de cette manière qu'on arrive à Honfleur. En débarquant, les voyageurs sont tourmentés par les sollicitations des voituriers qui transportent à Caen, à Lisieux et à Pont-Audemer, puis par des commissionnaires de tout âge et de tout sexe, qui offrent leurs services avec importunité. Il ne faut pas une heure pour dissiper la foule et faire revenir les choses dans le même état qu'auparavant. Si, à l'heure du départ, un vent contraire s'élève, le retour est long et pénible, parce qu'on se trouve obligé de louvoyer pendant toute la traversée. Il existe alors à bord plus de confusion qu'au précédent passage. L'odorat est affecté d'émanations plus désagréables les unes que les autres, elles proviennent des animaux renfermés dans la cale, du poisson et du fruit contenu dans des corbeilles amoncelées sur le pont ; ce mélange d'odeurs provoque singulièrement le dégoût. Depuis le commencement du départ jusqu'au milieu de la route, on entend, comme au précédent voyage, un conflit de discussions ou sérieuses ou grivoises ; mais la houle, en se faisant sentir, vient troubler cette harmonie bizarre ; elle produit, sur le plus grand nombre des passagers, le même effet que l'orage à la campagne, au milieu du jour. Ce silence momentané est remplacé par le bruit qui s'élève du fracas des vagues, venant se briser contre le bateau, et par celui du mouvement des voiles agitées par le vent. Alors l'oreille est frappée des cris plaintifs des personnes qui éprouvent le mal de mer ; leur extrême souffrance excite la compassion des uns, dont ils reçoivent les soins les plus touchans, pendant que les autres usent de mille précautions pour se préserver de leur approche, et de celle de l'eau qui jaillit de temps en temps à bord. Ce spectacle produit une sensation difficile à exprimer ; il dure pendant tout le reste de la traversée, et ne cesse que dans le port du Hâvre, où l'on arrive sauf et non sain. En mettant pied à terre, les maux cessent, et chacun s'empresse ou d'aller prendre le repos, devenu pour quelques uns d'une indispensable nécessité, ou de se rendre à ses affaires."
Source pour la première partie du billet : Le franchissement de l’estuaire de la
Seine à travers l’Histoire, Jean Legoy, Cahiers Havrais de Recherche Historique,
n°52.
21 mars 2008
Les attractions d'antan
Mercredi 19 mars 2008, le nouveau manège du Printemps a ouvert ses portes, au sens propre du terme.
Yllen s'en était d'ailleurs fait l'écho sur son blog, Objectif Le Havre, il y a quelques jours.
Au début du siècle dernier, il n'était guère de carrousel pour amuser les enfants de la bourgeoisie havraise. En revanche, certains avaient pris l'habitude de se rendre au Square Saint-Roch ou dans les jardins de l'Hôtel de Ville, afin de s'offrir une promenade dans de petites voitures tirées par des chèvres. Cette attraction avait surtout lieu les jeudis et dimanches d'été.
Amusant, non ?
10 mars 2008
Jacques Patard, un jour de juin 1828, rue des Galions...
Le 14 juin 1829, Jacques Patard, scieur de long, né 69 ans auparavant à Vassy, petit village du bocage virois, dans le Calvados, s'éteignait au Havre. Il était arrivé à Ingouville en 1784, suivi peu de temps après par ses frères Louis et Jean.
Après avoir beaucoup voyagé, suivant notamment pour le compte de l'Etat l'armée napoléonienne dans les camps de Boulogne-sur-Mer et d'Anvers entre 1803 et 1814, il s'était finalement installé rue des Galions, dans le quartier Notre-Dame, rue où il finira ses jours.
Quelles étaient les conditions de vie de Jacques Patard pour habiter cette rue, considérée par les historiens du Havre comme l'une des plus pauvres de la ville ? Quel aspect pouvait bien avoir cette rue à cette époque ? Qu'y trouvait-on ?
Autant de questions auxquelles j'ai essayé de répondre dans ce long billet.
La rue des Galions formait à l'origine une seule voie avec celle d'Albanie et toutes deux se sont appelées tour à tour 'rue Saint-Eloi', 'rue des Débauchés', 'rue du Pot d'Etain', 'rue de la Révolution'...
A l'origine de ce nom de la rue des Galions, on trouve une lettre signée Bénivet, datant du 22 juillet 1523, et qui contient en substance l'explication suivante : "Les trois navires bretons arrêtés ici porteront à Brest une partie des vivres du duc d'Albanie, le reste sera envoyé par les galions du duc et par les navires de Dieppe venus d'Ecosse".
C'est à la suite de cet armement que les rues des Galions et d'Albanie reçurent ces noms que l'on finit par confondre l'un avec l'autre, d'autant que ces deux voies étaient considérées comme n'en faisant qu'une seule.
Cette rue possédait de très remarquables maisons. Le numéro 13, par exemple, fut occupé par une des plus importantes administrations du XVIIème siècle. C'était probablement le siège de la "Compagnie des Indes", fondés au Havre en 1642 et qui était chargée de l'embellissement de la ville du Havre. On pouvait remarquer sur cet immeuble de très belles sculptures figurant Henri IV, Louis XIII et Louis XIV.
Cependant, si toutes ces remarquables maisons pouvaient confirmer ici la lointaine existence d'un quartier noble, et que tout ce que dit Charles Vesque à propos de cette rue dans son Histoire des rues du Havre donnerait à penser que la rue des Galions fut toujours une rue comme les autres, il n'en est probablement pas le cas...
En effet, les divers ouvrages que l'on peut consulter insistent tous sur le caractère pittoresque, hardi, de la rue des Galions de naguère, comme si une sorte de fatalité très haute en couleur avait marqué plus particulièrement cette voie. D'ailleurs, le nom de 'rue des Débauchés' dit bien ce qu'il veut dire...
Quoiqu'il en soit, remontons deux siècles en arrière et remontons cette rue comme aurait pu le faire Jacques Patard un jour de 1828, le 7 juin précisément... Pour plus de visibilité, voici un plan du quartier daté de 1838, suivi d'une vue du quartier actuel afin que nous puissions mieux nous repérer.
Il faisait chaud en ce samedi 7 juin 1828. Jacques Patard revenait du Perrey, où il venait de rendre visite à son frère.
Après être passé par la porte du Perrey, il longeait maintenant le Grand Quai et s'apprêtait à tourner à gauche dans la rue des Galions.
Il habitait cette rue depuis son retour au Havre en 1814. M. Lanièce lui avait trouvé une nouvelle fois un logement. Il lui était maintenant fidèle depuis plus de 40 ans.
Alors qu'il s'engageait dans la rue des Galions, il salua Michel Toutain, un ami de toujours qui était installé à la terrasse du café faisant l'angle avec le Grand-Quai. Comme lui, Michel avait cessé de travailler en 1823, à la fermeture de l'Arsenal du Havre. Mais, auparavant, qu'ils en avaient débité des planches de bois, parcourant les routes à la recherche de travail, suivant même l'armée française et Napoléon sur les routes de Boulogne et d'Anvers, afin d'aider à la construction des navires, et il faut bien le dire, parce qu'il fallait bien manger... Il en connaissait, Jacques, du monde dans cette rue. A commencer par la petite nièce de Michel, Marie Octavie Toutain. Elle habitait au n°4 de la rue avec son mari Pierre Brisset, un matelot d'une trentaine d'années. Il était entré une fois dans cette maison et avait été surpris par une porte à personnages sculptés de grandeur naturelle, mais dont les moulures avaient été tournées vers l'intérieur.
Plus loin, au n°10, résidait Emmanuel Poisson, un maître cordonnier d'une trentaine d'années qu'il avait vu discuté plusieurs fois avec Jacques Louis Prosper, son fils. Ce dernier lui avait rapporté que la maison du dit Poisson avait appartenu à Jacques-François de Bréauté, un bourgeois du Havre. Pierre de Bréauté, son illustre ancêtre, propriétaire de la terre de Bréauté, près de Goderville, avait notamment été receveur de la Ville du Havre en 1586.
En face, au n°7, habitait Louis Joseph Lequesne. Jacques Patard ne le connaissait pas personnellement, mais il savait qu'il était commissaire en chef de la Police du Havre. Ce dernier avait emménagé dans ces appartements quelques années auparavant, à la place de M. Godefroy, un courtier, dont la famille détenait la maison depuis les temps les plus reculés.
Au n°9 vivait Pierre Périer. Ce maître voilier était veuf depuis peu. Sa maison, fort jolie, relativement à l'époque de sa construction avait appartenu en 1606 à François Daniel, échevin du Havre et trésorier de Notre-Dame. Jacques savait que cette famille Daniel était connue pour être l'une des plus vieilles familles du Havre, présente dans la ville dès sa fondation. Elle en avait vu du beau monde, cette maison. Elle avait aussi appartenu à Louis Taveau, un riche négociant mort une quinzaine d'années auparavant. Jacques s'en souvenait bien parce cet événement était intervenu peu de temps après son emménagement dans la rue des Galions. Un grand portique en pierres de taille précédait la cour de cette maison aujourd'hui un peu délabrée...
Jacques croisa alors Testulat, le tonnelier du n°4 qui portait un tonneau sur le dos. Il ne le connaissait pas personnellement mais il le salua d'un signe de tête, geste auquel l'autre répondit par une grimace. A peu près au même instant, il se fit importuné par la mère Dumont, une vieille matronne grosse et laide, qui bien qu'elle n'ait pas plus de trente ans en paraissait cinquante. Elle lui proposa de monter dans son 'hôtel' comme elle l'appelait... une simple maison de passes de l'autre côté de la rue, au n° 16, où des jeunes filles, tantôt mignonnes, tantôt laides, mais toutes fortes en gouaille attendaient leurs clients. La plus jeune de ces 'femmes publiques' n'avait pas dix-sept ans, la plus âgée en avait tout juste vingt-cinq. La mère Dumont restait dans la rue et racolait le chaland ou le marin de passage qui serait prêt à lâcher une bonne partie de sa solde pour quelques minutes de plaisir... La rue des Galions était en effet réputée, avec la rue d'Albanie, dans son prolongement, pour être une des rues les plus 'chaudes' du Havre, non pas tant par le nombre de ses 'maisons' que par leur renommée. Toutefois, la plupart avait un aspect des plus sordides. Pas besoin de préciser que la maison de tolérance de Madame Dumont n'échappait pas à la règle... Jacques ne répondit même pas, habitué à être ainsi accosté, dans cette rue qui pour beaucoup gardaient le nom de 'rue des Débauchés', mais tout de même flatté qu'elle ait osé l'aborder malgré son âge plus qu'avancé. Il est vrai que quarante ans passés à scier des billes, ça vous modelait un homme...
Jacques resta sur son trottoir et regarda la maison du n°11 pour ne pas à avoir à croiser le regard dédaigneux de la Mère Dumont. Il y avait sur la façade de la maison, au rez-de-chaussée des sculptures sur bois assez curieuses. Jacques ne savait pas de quelle époque elles dataient, mais il avait vu Richard Haumont, maître menuisier et habitant des lieux les restaurer dernièrement.
Devant la maison suivante, au n°13, Jacques s'arrêta pour contempler Stanislas Mondehart, un maître peintre qui croquait la devanture de la bâtisse. Ce dernier était âgé d'une quarantaine d'années et habitait au n°14 de la rue. Jacques entama la conversation avec lui. Le peintre, également vitrier à ses heures, était visiblement bien renseigné sur l'histoire des maisons de sa rue. Il lui apprit que dans la cour de cette maison, il y avait des têtes sculptées de Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, surmontée par le millésime 1648.
Il lui rapporta aussi ce que prétendait la tradition, c'est-à-dire que cette maison avait abrité le siège de la Compagnie des Indes, fondée en cette ville en 1642. La Compagnie des Indes avait été une des plus importantes administrations du Havre au XVIIème siècle, chargée entre autres des embellissements de la ville. Tout ce que savait Jean, c'était que c'était ici que vivait Jean Angel, un maître maréchal qui devait à peu près avoir son âge et avec lequel il aimait faire la conversation. Jacques, encouragé par le peintre, osa jeter un coup d'oeil à l'intérieur de la cour, somme toute beaucoup plus petite que ce qu'il se serait imaginé.
L'artiste lui dit qu'à l'origine, la cour était beaucoup plus vaste, mais que la ville ayant pris un développement inespéré, l'Administration avait obligé à construire dans les cours afin d'éviter les frais qu'auraient entraînés le recul des fortifications. 'Faudra pourtant y venir un jour' pensait Jacques en ressortant dans la rue.
Il était d'ailleurs particulièrement content de ressortir de la cour... Si une odeur nauséabonde régnait dans la rue, ce n'était rien à côté de l'odeur pestilentielle qui humait dans cette cour ! La tinette était reine dans le quartier. On la trouvait partout, dans les caves, dans les cours, sous les escaliers, dans les greniers. On en rencontrait dans les appartements, dans les cuisines et jusque dans les chambres à coucher. On les dissimulait tant bien que mal derrière un fourneau, sous une table, dans une cheminée ou dans un placard. Dans certains immeubles, et ce devait être le cas ici, une seule tinette dans la cour devait suffire à 20, 30, 40 et même 50 personnes. Sans compter les gens qui avaient pris l'habitude de se débarrasser des matières fécales mélangées à un peu d'eau dans la dalle, une sorte d'évier, ou dans les plombs, ces entonnoirs branchés sur le tuyau de descente des gouttières ; c'est-à-dire à la rue ! Autant dire l'état d'insalubrité du quartier Notre-Dame, et plus particulièrement de cette rue... Pas étonnant que les négociants, particulièrement aisés, fuient cette pestilence ambiante et installent leurs résidences à 'la Côte', en faisant construire des villas sur les hauteurs d'Ingouville !
Jacques Patard ne savait pas lire. La seule chose qu'il avait un jour apprise, c'était à tenir une plume pour signer son acte de mariage. Marguerite, son épouse décédée il y a maintenant plus de vingt ans, avait mis à cette époque, un point d'honneur à lui enseigner à ne pas signer simplement d'une croix. Mais depuis, il avait oublié comment on écrivait son nom...
Il profita donc pour demander à Mondehart ce que voulait dire ce qui était écrit au-dessus de la porte de la maison n°17. L'homme se déplaça et lui lut 'EDIFICATA ANNO 1628', ce qui voulait dire, lui expliqua-t-il 'édifiée en 1628'.
Le peintre lui fit remarquer qu'on voyait aussi au centre de cette inscription les restes d'un écusson dont les armoiries avaient été effacées par le temps. En tous cas, continua-t-il, cette maison était la preuve que cette époque avait été pour la ville celle de sa prospérité commerciale. Le cardinal Richelieu gouvernait alors Le Havre, qu'il affectionnait tout particulièrement et pour laquelle il aurait fait plus encore si la mort ne l'avait pas empêché de réaliser ses grands projets. La maison, construite en colombage, était effectivement un spécimen précieux du mode de construction en usage au Havre pendant la première moitié du XVIIème siècle. Jacques remercia maître Mondehart et continua sa route.
Dans la maison suivante, juste avant la sienne, vivait Maître Lefebvre, un tout jeune avoué qui s'y était installé depuis peu. Auparavant, elle avait été occupée par d'importantes maisons de commerce : Westphalen, Lemaître, Henry, tous courtiers.
Jacques s'apprêtait à entrer chez lui quand il entendit des hurlements et vit un attroupement au bout de la rue. Il accourut comme beaucoup de monde et il découvrit un jeune garçon couché sur le sol qui hurlait de douleur. Le garçon devait avoir une douzaine d'années et entre deux sanglots, il expliquait qu'un chien l'avait attaqué et mordu alors qu'il traversait la rue. M. Duchemin, le pharmacien de la rue Saint-Jacques et M. Pinquer, docteur en médecine rue d'Albanie, étaient auprès du jeune homme, mais à voir leurs mines déconfites, ils ne donnaient pas cher de la peau de ce jeune garçon... d'après des témoins, le chien bavait et avait tout du chien enragé. Complètement retourné et bouleversé, Jacques resta encore de longues minutes au milieu des badauds, observant la scène, puis il finit par faire demi-tour pour rentrer chez lui.
Il habitait au n°21 de la rue, dans une bâtisse de trois étages, avec sa fille Virginie et son fils Henry. Sa maison, toute en hauteur, contrastait avec celle de son voisin, l'avoué Lefebvre qui habitait au n°19. Les trois Patard vivaient dans l'unique pièce que Jacques louait depuis maintenant quatorze ans à M. Lanièce. Il croisa sur le pas de porte Madame Mercier, marchande de nouveautés, nouvellement installée dans la maison. Elle venait d'ouvrir sa boutique au rez-de-chaussée et à cette heure, Jacques Patard ne savait pas encore qu'un an plus tard, le 16 mai 1829, sur les six heures et demie du soir, il devrait intervenir avec quelques voisins pour éteindre l'incendie qui se déclarait dans la dite boutique. Pendant plus d'une heure, ils travailleront et, grâce à leur dévouement, la perte pour le propriétaire de l'immeuble, M. Lanièce, ne sera que de 200 francs. Cependant, cet acte héroïque, tant par devoir que par souhait de préserver le peu de biens qu'il possédait dans son appartement, allait terriblement affaiblir Jacques Patard. Il s'éteindra le mois suivant, un bien triste dimanche 14 juin 1829.
Tout ce qui est écrit dans ce billet est rigoureusement authentique : les lieux, les noms, l'accident, l'incendie... l'idée de les réunir en cette rue ce samedi 7 juin 1828 est en revanche de mon fait.
Les principales sources documentaires :
- le recensement 1828 de la rue des Galions, AM Le Havre,
- Histoires des rues du Havre, de Charles Vesque, AM Le Havre,
- articles de presse, Le Petit Havre, Le Havre Libre, AM Le Havre,
- recherches personnelles sur la famille Patard.
Les illustrations de ce billet sont extraites de :
- Le Havre, photos d'identité de Christian Zarifian, éditions Les Films Seine-Océan,
- Le Havre en photographies 1860-1910, de Yann Favennec, Fabrice Richer et Pascal Valinducq, éditions François Ier,
- Le Vieux Havre en 1928, de Raoul Lefaix, éditions La Galerne,
- Cahiers Havrais de Recherche Historique n° 64 - 2006, La police des moeurs au Havre au XIXème siècle - Mélanie HIS.
J'espère que vous avez eu autant de plaisir à lire cet article que j'en ai eu à l'écrire.





























