Le Havre d'avant... ou l'histoire en photo de la ville du Havre et des Havrais avant la guerre...

Le Havre... toute l'histoire du Havre et des Havrais... avant le naufrage et les bombardements de 1944 ! Beaucoup de photos dans Le Havre d'aujourd'hui également...

28 novembre 2009

La porte monumentale de la Manufacture des Tabacs

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Il y a quelques temps, je vous avais parlé de la Manufacture des Tabacs... J'avais aussi promis de faire une suite à mon article et de vous raconter ce qu'il était advenu de sa porte monumentale... C'était il y a un peu plus de huit mois déjà !

Il y a une dizaine de jours, j'ai reçu un message personnel via le blog me demandant des renseignements sur cette porte. J'ai pensé qu'il était peut-être temps de me repencher sur la question, de trier notes et documents et de rédiger enfin la fin de mon article.

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La Manufacture des Tabacs, construite en 1726 par Jean-Jacques Martinet, un personnage que j'évoquerai prochainement, fut bombardée dans la nuit du 14 au 15 juin 1944. Un incendie gigantesque se déclara et dévasta tout, ne laissant debout que les murs de la Manufacture. On chercha pendant longtemps à protéger et sauvegarder cette porte, comme en témoigne cette coupure datée des 8 et 9 mai 1948.

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Pour plus de lisibilité, je vous retranscris ici les propos relatés dans cet article rédigé par Bernard Esdra-Gosse.

"Une solide bâtisse en vérité. Les bombes ont pu choir sur elle, le feu y gronder pendant des jours : haut se dresse toujours le gros oeuvre, si l'intérieur a été anéanti.
Classée monument historique, la Manufacture des Tabacs ou plutôt ce qu'il en reste, attend comme tant de ruines branlantes de la cité françoise qu'il soit décidé de son sort.
Construite en 1727, sur l'emplacement d'un Hôtel des Monnaies, qui avait été bâti en 1719, mais s'était effondré l'année même de son édification, la Manufacture des Tabacs, alors siège de la Compagnie du Mississipi, est un dernier souvenir des fabuleux rêves de son fondateur, le fameux financier écossais Law de Lauristion, contrôleur général des Finances de France et créateur de la Compagnie des Indes qui, décrié, honni en son temps, n'en a pas moins créé le système de crédit tel qu'il est à peu près usité de nos jours, c'est-à-dire basé sur la confiance du public.
Les deux personnages sculptés en ronde bosse à son fronton et qui, se serrant la main au-dessus d'une cartouche, symbolisent deux races se jurant l'amitié, disent à eux seuls l'aventure de la Compagnie du Mississipi.
C'est une construction vaste, disproportionnée, à l'image de l'époque où elle fut conçue mais qui n'était pas sans allure lorsqu'elle n'avait pas subi les dommages de la guerre avec ses trois ailes à trois ouvertures, alternativement carrées et en plein-cintre.
Pendant les bombardements anglais de 1759, le duc d'Harcourt, gouverneur de Normandie, s'y réfugia. Revenant de la citadelle, Louis XVI y passa mais ne s'arrêta pas. En novembre 1832, Thiers, ministre du Commerce, la visita en détail. [...]
Aujourd'hui, ne subsistent plus que des ruines, mais des ruines classées répétons-le. Que va-t-on en faire ? Deux projets s'opposent : le premier, officiel, consisterait à démonter la façade principale, pierre par pierre - la façade du quai Lamblardie offrant un intérêt moindre, ne datant que de 1822 - pour la réédifier à Paris au Musée des Tabacs. Le second, officieux, tendrait à incorporer cette façade dans celle d'un des futurs grands immeubles de la reconstruction du Havre à édifier à cet endroit, ou tout au moins au plus proche, suivant les impérieuses directives du plan d'urbanisme. Naturellement, c'est ce dernier projet qui rencontre les faveurs des Havrais, parce que c'est le seul logique, le seul qui sauvegarde le patrimoine historique de la cité déjà si fortement diminué par les destructions totales qu'eurent à subir Saint-François, dans l'île, et Notre-Dame. Certes, l'impossible a été fait ou tenté par une poignée d'hommes à la tête desquels il convient de citer M. Prieur, des "Amis du Vieux Havre" pour sauver tout ce qui pouvait être sauvé, s'agit-il du plus infime débris d'une de nos vieilles maisons. Tout cela a été recueilli, classé, emmagasiné : les ferronneries, les sculptures, les boiseries, tout ce qui conservait encore un caractère artistique ou historique certain, une valeur du souvenir aussi et qu'une commission du ministère des Beaux-Arts va venir sous peu examiner pour voir s'il doit être satisfait au désir de M. Prieur et de ses collaborateurs de réunir le tout pour une conservation et une exposition future.
Mais, avec la façade de la Manufacture des Tabacs, il s'agit d'un morceau d'importance, qu'il importe de sauvegarder d'autre façon. C'est au grand jour que ce vestige doit subsister ; et chez nous, dans notre ville ; et dans la rue encore, pour qu'il dise aux passants que là fut le berceau du Havre ; que de cette petite crique désolée, le courage et la ténacité d'une population firent, siècle après siècle, un des plus grands et plus beaux ports du monde."

Comme le souligne à l'époque Bernard Esdra-Gosse, il était important que cette porte reste debout pour servir de témoignage aux générations futures de ce qu'avait été Le Havre avant guerre...

Et la porte resta ainsi debout, tant bien que mal, pendant une quinzaine d'années. Avoir été classée Monument Historique au début de l'année 1944 aida sans doute un peu à sa préservation, ou tout du moins facilita les hommes qui défendirent l'idée de la préserver. Pourtant, plus les années passaient, moins les hommes semblaient enclins à la sauver et plus on s'interrogeait sur la nécessité de la laisser debout. En témoigne cet article de presse daté du 17 février 1956.

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Les détracteurs de la porte monumentale de la Manufacture des Tabacs, notamment ses plus proches habitants, arguèrent bientôt des problèmes de sécurité. La porte s'abîmait de plus en plus au fil du temps et certaines pierres se détachaient parfois de la structure. Pourtant, les Havrais étaient globalement attachés à cette porte, beaucoup ayant travaillé ou connu un proche ayant travaillé à la Manufacture des Tabacs. On rechigna donc à la détruire purement et simplement.

Le classement au titre de Monument Historique donnait aussi des obligations à la Municipalité... celle de préserver la porte notamment, d'une façon ou d'une autre.

La démolition pierre par pierre en vue d'une future reconstruction (ça ne vous rappelle rien ???), déjà évoquée plus haut, ne fut plus seulement envisagée, mais devint une réalité. Voici l'idée telle qu'elle est évoquée dans la presse en août 1959...

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Toujours pour un souci de lisibilité, je vous ai transcrit l'article : "De sa Manufacture des Tabacs qui fut durant plus de deux siècles l'un des atouts de sa prospérité, Le Havre a conservé un vestige : le portail monumental de la rue de Bretagne. Seul avec une portion de la façade, il a réchappé de l'incendie qui, en septembre 1944 détruisit les bâtiments édifiés entre les années 1724 et 1728 en l'île Saint-François, par la Compagnie des Indes sur l'emplacement d'un Hôtel des Monnaies qui s'était écroulé l'année de sa construction en 1719.
Restant parmi les rares témoignages de l'histoire de notre ville qui ont pu être sauvés de la grande tourmente des bombardements, ce portail au fronton duquel on peut apercevoir les armoiries de la Compagnie des Indes (qui avait alors la ferme générale des Tabacs) symbolisée par deux Indiens bombant le torse et gonflant le biceps de chaque côté d'une couronne de chêne et de laurier entourant l'inscription : "Manufacture des Tabacs", fut classé monument historique au début de 1944.
Ce qui lui permit de demeurer dans sa ville d'origine, car il intéressait à un certain moment la régie française qui songeait à se l'approprier pour garnir le Musée des Tabacs à Paris. Demeurera-t-il cependant toujours à son emplacement actuel où pour le sauvegarder on l'avait renforcé de contreforts en brique. Il ne le semble point.
Président des Amis du Vieux Havre et chargé de mission des monuments historiques au Havre, M. Georges Priem aurait souhaité qu'il soit maintenu à son emplacement en l'incorporant dans la façade du nouveau bâtiment qui sera construit sur l'îlot : "Un élément de bâtiment, déclare-t-il n'est pas un objet mobilier. Il y a eu des précédents à cette manière de procéder dans de nombreuses villes où l'on a vu des portions d'édifices anciens conservés sur des façades d'édifices publics reconstruits". Toutefois telle ne sera pas la solution adoptée. Pour deux raisons : allier l'architecture moderne à l'architecture ancienne entraînerait à des dépenses importantes qu'aucun des attributaires de l'îlot ne paraît décidé à supporter ; mais en outre on envisage dans le plan d'urbanisme d'élargir la voirie ; pour donner à la rue de Bretagne la largeur qu'on lui connaît présentement entre l'église Saint-François et la rue Jean-de-la Fontaine, il faudra nécessairement mordre sur les vestiges de la manufacture.
Reste alors la possibilité de démonter le portail et de le réédifier en un autre endroit du quartier Saint-François où de toute façon il importe qu'il demeure. Les monuments historiques ont été avertis de cette solution. Aucune décision n'a encore été prise mais il apparaîtrait que cette manière d'agir serait la seule à pouvoir satisfaire les exigences des uns et des autres, de ceux qui ont le souci de sauvegarder les souvenirs du passé comme de ceux qui auront la charge de donner sa physionomie définitive à cet îlot occupé provisoirement par les locaux de l'Ecole de la Marine Marchande.
Deux ou trois emplacements ont même été envisagés pour accueillir le portail. Encore qu'aucun n'ait été arrêté définitivement, il se pourrait que celui qui réunisse les faveurs des experts soit situé rue Percanville. Le portail de la manufacture serait rebâti contre le pignon de la Maison des Veuves, c'est-à-dire en arrière du Musée de l'Ancien Havre.
Quel que soit le lieu qu'arrêteront les spécialistes, encore faudra-t-il qu'on ne tarde point trop à réaliser ce transfert, car nombre d'habitants du quartier se plaignent de chutes de pierre qui tombent du sommet du fronton. Et même s'il fallait attendre un long délai avant l'édification du monument classé à son définitif emplacement, pourquoi, pour prévenir les accidents qui deviennent une menace permanente, ne déposerait-on pas le fronton et les pierres afin de les conserver dans un chantier municipal.

Bernard POUPEL.

On justifia donc la démolition de la porte par des raisons sécuritaires, mais aussi urbanistiques, tout en assurant les défenseurs de la porte de sa reconstruction future. En témoigne ce second article où les choses se sont un peu précisées... Le lieu de réédification est finalement choisi. On est en juillet 1960...

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Voici le contenu de l'article, rédigé par Pierre LION :

De l'ancienne Manufacture des Tabacs, détruite en septembre 1944, n'avait pu être préservée que l'ancienne porte, d'un incontestable intérêt historique.
Pendant plus de quinze ans, cette porte, au demeurant classée, et qui fit l'objet de quelques travaux conservatoires, avait pu être maintenue en attendant qu'une décision soit prise sur son sort.

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Car, fort heureusement les Monuments Historiques, qui veillent avec un soin jaloux, - dont on ne peut que louer - sur le patrimoine hérité des siècles passés, avaient su la préserver de bien des menaces. Et les Havrais leur devront de voir demeurer au Havre, et mieux, dans le quartier Saint-François, ce classique joyau, faisant partie intégrante de l'histoire de leur cité. En effet, il vient, ces jours derniers, d'être statué sur son sort.
Dans l'expectative de la prochaine reconstruction du groupe scolaire, remembré sur l'ilôt N 55, et du centre paroissial Saint-François, le Ministère de la Construction avait dû, en effet, envisager le déplacement de l'ancienne porte de la Manufacture des Tabacs.
Et, c'est ainsi qu'en accord avec le Ministère des Affaires Culturelles et des Beaux-Arts, accord qui vient d'être signifié à la délégation du Havre du M.R.L., il a été décidé de transférer la précieuse relique au Musée de l'Ancien Havre.
Démontée soigneusement, pierre par pierre par les soins des Monuments Historiques qui, bien évidemment, se chargent de cette délicate opération, elle sera reconstruite dans son intégralité, contre le mur aveugle servant de pignon à l'ancienne Maison des Veuves, devenue Musée de l'Ancien Havre, à quelques mètres donc des arrières de l'église Saint-François.

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Notons, en passant, que des travaux d'aménagement du portail et de la cour de ce musée sont en cours, pour assurer une valable mise en valeur.
Actuellement, les services du M.R.L. procèdent à l'étude - sur le plan financier - de cette opération de transfert de l'ancienne porte de la Manufacture des Tabacs, qui pourrait être effectuée très vraisembablement à l'automne prochain.

Pierre LION

Finalement, le chantier était réellement lancé en février 1961.

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Que l'histoire aurait été belle si tout s'était passé comme l'annonçait l'article de presse...

Seulement, l'Histoire bugga !!!

Pour une raison que je ne m'explique pas, on ne procéda pas au remontage de la porte... et les pierres soigneusement numérotées et entreposées derrière l'église Saint-François disparurent. Jamais je n'en ai retrouvé trace quelque part...

Rien dans les articles de presse que j'ai consultés n'explique ce non-remontage : il n'y eut ni problème financier (le budget étant apparemment voté et acquis), ni problème logistique sur le terrain (qu'il s'agisse d'un problème d'entrepreneur, de mauvais temps, de structure du sol...), ni changement d'avis politique... Mais, je constate une chose : aucun article de presse n'évoqua ensuite le sujet et s'intéressa de près ou de loin à ce qu'était devenu ce chantier !

Toujours est-il qu'un an passa, puis deux, puis trois et que peu à peu, on l'oublia... jusqu'en 1987 où l'on ressortit la Porte et son histoire de vieux cartons poussiéreux, si j'ose dire ! Une grande exposition eut lieu en effet au Musée de l'Ancien Havre, à deux pas de ce que fut la porte monumentale de la Manufacture des Tabacs et et à deux pas de ce qu'aurait dû être la nouvelle porte reconstruite... On exposa même des "morceaux" de cette porte, qui, si ça trouve, n'avaient pas bougé de place depuis 1961, et leur dépose à côté de l'Hôtel Dubocage de Bléville et de l'église Saint-François... (D'ailleurs, si vous êtes suffisamment âgé pour avoir connu le démontage de la porte et si vous avez dans votre jeunesse arpenté les rues du quartier Saint-François, je serai curieux de savoir si vous avez souvenir de pierres entreposées à côté de l'église Saint-François dans les années 60, 70 voire 80...)

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Malheureusement, cette exposition ne provoqua ni regret, ni prise de conscience, ni remords ou volonté de réparer les erreurs passées en remontant la porte... même si dans l'article, on ne parle que de deux pierres ! Qu'étaient devenues les autres ? Mystère...

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De toute façon, la porte retourna bien vite aux oubliettes. Au moins ces deux grosses pierres furent entreposées dans un chantier municipal du côté de Sanvic, à même le sol, soumises aux aléas du temps et des intempéries.

Laurent Bréard, photographe à la Direction Communication de la Ville du Havre, m'a dit il y a quelques temps, avoir photographié ces pierres il y a déjà quelques années, dans le cadre de son travail.

J'ai donc un temps espéré pouvoir retrouver ce chantier, mais j'ai vite déchanté car il n'existe plus aujourd'hui. Je suppose que les pierres ont disparu avec lui...

Si quelqu'un des services municipaux avaient connaissance de ces clichés, je suis preneur d'ailleurs ! (C'est bientôt Noël : on peut garder sa part de rêve...)

On ne refera pas l'histoire mais on peut cependant regretter d'avoir ainsi dilapidé un tel patrimoine historique, qui, tant bien que mal, était arrivé jusqu'à nous et aurait pu être sauvé... Cela me conforte dans l'idée qu'il faut préserver ce qui nous reste encore du "vieux" patrimoine havrais, et qu'il convient à tous les passionnés des belles pierres de notre ville, de  savoir parfois rester vigilant dès lors qu'on parle de démantèlement d'un patrimoine ancien : qu'il s'agisse des portes de la caserne Kléber ou du château de Montgeon dont il sera nécessaire de suivre le chantier, même si à titre personnel, je doute de le voir un jour réédifier...

Mais comme, je le disais plus haut : on peut toujours garder une part de rêve...

Sources :
- Articles de la Presse Locale, dates citées, AM Le Havre.

Remarque :
Les articles ont été retranscrits tels quels, avec fautes d'orthographe, syntaxe et erreurs éventuelles (dates, noms...)

Posté par Damien Patard à 23:20 - Les édifices non religieux - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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29 mars 2009

La Manufacture des Tabacs

Alors que je faisais quelques recherches sur les portes de la Caserne Kléber, afin de montrer ce qu'elles furent et comme il serait inadmissible qu'elles disparaissent, je suis tombé sur une information que je ne connaissais pas à propos d'une autre porte bien connue des "Anciens" havrais... celle de la Manufacture des Tabacs. Pour mieux vous en parler, je vais donc vous faire l'historique de la Manufacture elle-même, et je terminerai par sa porte...

Au début du XVIIIe siècle, la Compagnie des Indes obtint la Ferme des Tabacs. Elle débute son activité rue de la Crique à Saint-François, à l'emplacement de l'ancien jeu de paume. Puis, très vite, elle s'installe rue du Grand-Croissant (rue de Bretagne), sur des dépendances du Couvent des Capucins, lui-même construit en 1590 sur l'emplacement d'un Hôtel-Dieu. En 1724, la Compagnie des Indes, déjà propriétaire de deux manufactures, à Dieppe et à Morlaix, décide en effet de créer une nouvelle manufacture au Havre, afin de pouvoir procéder à la fabrication des tabacs, objet de son monopole. Les travaux commencent en 1726 et s'achèvent en 1728. Elle fait construire un vaste immeuble contigu au couvent des Capucins. L'édifice est construit d'après les plans de Jacques Martinet, ingénieur du roi, et Gabriel, premier ingénieur des Ponts et Chaussées. Achevé en 1728, il prit d'abord le nom d'Hôtel des Monnaies avant de devenir officiellement la Manufacture des Tabacs. Par la suite, le couvent fut acquis par la Manufacture pour y installer ses services. La Manufacture formait un quadrilatère autour d'une cour et comprenait magasins et bureaux au rez-de-chaussée, et atelier à l'étage. Un aqueduc y amenait l' eau de la fontaine Saint-François.

Un deuxième bâtiment fut élevé à partir de 1728 autour d'une cour d'honneur. Un superbe portail édifié rue du Grand-Croissant vint parachever l'édifice. Il était surmonté des armes de la Compagnies des Indes et de deux attributs du commerce. En effet, sur le fronton étaient représentés deux personnages sculptés, éloignés par leurs racines mais unis par une feuille de tabac qu'ils tenaient à la main, le symbole de la Compagnie des Indes.

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En 1745 et en 1765, un grand magasin et un troisième bâtiment furent respectivement construits.

A l'époque, la manufacture ne produisait que du tabac à priser ou à chiquer, mais l'essor fut tel, qu'à la fin du XVIIIe siècle, cinq cents personnes étaient employés comme ouvriers par la fabrique. Ils travaillaient quatorze heures par jour pour vingt à vingt-cinq sols et effectuaient quasiment tout le travail manuellement. Cependant, la crise économique (suite à une loi sur les monopoles - déjà !) conduira au renvoi de trois cent cinquante ouvriers.

En 1791, une centaine d'entre eux travaillaient encore dans l'établissement, mais la manufacture ferma et fut adjugée à la société en commandite Delafraye, Clarisse et Delonguemere. Elle ne rouvrira ses portes qu'en 1793, après acquisition d'une licence devenue obligatoire.

En 1803, le Couvent des Capucins fut transformé en entrepôt : les denrées coloniales devenues très rares à cause du blocus anglais atteignirent alors des prix prohibitifs...

En 1811, le monopole de la fabrication et de la vente revint à la Régie des droits réunis, devenue en 1814, Régie des contributions indirectes, et la manufacture fut rachetée par la société impériale puis royale.

En 1822, un quatrième bâtiment est construit sur le quai de Lamblardie.  La façade avait l'aspect qu'on découvre sur les photos ci-dessous.

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Sur le cliché ci-dessus, on peut reconnaître la Petite Pigoulière, photographiée vers 1892. Elle était établie dans la partie Est du Bassin du Commerce, au droit de la Manufacture des Tabacs. On désignait par "pigoulière" l'atelier où l'on faisait fondre le goudron qui servait au radoubage des navires abattues en carène.

Les employés de la Manufacture des Tabacs étaient de condition modeste. Ils venaient souvent des campagnes environnantes et étaient non qualifiés, peu ou pas instruits. Alors qu'en 1827, sur 380 ouvriers, on recensait 80 vieillards, 20 femmes, 60 enfants de 12 à 16 ans et même quelques enfants plus jeunes de 8 ans, avec le temps et le modernisme, les effectifs varièrent... Vers 1850, la vogue du cigare apparut et on eut besoin de mains expertes et habiles pour fabriquer du tabac à fumer. Le personnel devint en grande majorité féminin. En 1885, on comptait 650 employés et en 1912, 754. Parmi eux, 500 étaient des femmes. La mixité n'existait pas pour autant puisque les femmes officiaient dans des ateliers spécialement affectés.

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Dans les années 1880, les cigarières confectionnent les fameux "picaduros" puis, après 1914, le célèbre "voltigeur" qui donnera son nom à de nombreux débits de tabac. L'augmentation de la consommation de tabac obligera la Manufacture à s'étendre. En 1856, en plus des bâtiments situés quai Lamblardie, un entrepôt est acheté à la ville.

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Ce nouveau bâtiment, situé quai Casimir Delavigne, est dominé par un campanile, à l'intérieur duquel, la cloche servait à sonner le recrutement des dockers sur les quais... Elle proviendrait de l'arsenal. Seulement, la zone de manutention portuaire se déplaçant progressivement au fil des années vers le quartier de l'Eure, cette cloche cessa de sonner en 1911, et ce, malgré une pétition des habitants du quartier qui déplorèrent vivement cet état de fait !

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La seconde moitié du XIXe siècle sera surtout caractérisée par la mécanisation. De puissantes machines, sensées soulager le travail pénible des ouvriers, investissent les lieux. En 1830, la manufacture reçoit sa première machine à vapeur, installée par l'ingénieur Haleroft. En 1856, la manufacture annexe l'entrepôt voisin. En 1857, Mazeline installe une machine horizontale de 30 cv. En 1862, l'ingénieur Demondésir fournit torréfacteurs et hachoirs.

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Malgré tout, les conditions de travail restent dures. De plus, les feuilles de tabac importées principalement des Amériques, étaient souvent de qualité médiocre. Le tabac pouvait aussi provenir de Turquie, de Grèce ou de Hongrie, parfois d'Algérie ou de France.

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En 1874, l'éclairage est installé dans les locaux. En 1883, les cigarières payées à la tâche finirent par déclencher une grève. Ce fut un événement dans l'histoire de la lutte ouvrière féminine au Havre.

La sortie du travail se faisait par la rue du Grand-Croissant.

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A la fin de la journée, les marchandes de quatre-saisons se postaient devant la porte, attendant les ouvrières. Elles présentaient leurs produits dans de petites charrettes qu'elles poussaient à travers la ville.

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La modernisation continua son oeuvre... Un nouveau produit, connu depuis 1848, domina alors le marché : la cigarette !

Cette aventure continua jusqu'en 1944, date à laquelle les bombardements interrompirent toute possibilité d'activité. Des bombes incendiaires tombées dans la nuit du 14 au 15 juin 1944 détruisirent la Manufacture des Tabacs. Après l'incendie, seuls les murs de la Manufacture subsistèrent au 37, rue de Bretagne.

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Quelques vestiges classée monuments historiques en 1946 furent finalement démolis en 1960. Comme quoi, tout peut arriver, et qu'un classement n'est pas garantie de conservation !!! Le centre paroissial du Père Arson et l'école Dauphine s'installèrent à la place de la Manufacture.

Seule la magnifique porte - peut-on lire dans différents ouvrages sur Le Havre - monument construit en pierre de Caen et de Caumont, fut conservée... Elle fut démontée, en attendant d'être réédifiée en un autre endroit. Visiblement, elle attend toujours ! Je ne sais pas où elle peut être entreposée, mais si jamais quelqu'un avait une idée, qu'il me fasse signe ! Cette information est d'ailleurs corroborée par le site Patrimoine de France.

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Vous imaginez bien le parallèle que je vais faire avec les portes de la Caserne Kléber.

Aujourd'hui, des gens déplorent encore la disparition des murs de la Manufacture des Tabacs. Je me souviens de mon grand-père, décédé il y a peu, qui me parlait de ce temps où, avant guerre, il y travailla...

La porte a été démontée et conservée pour la réédifier ailleurs (un moindre mal serait-on tenté de dire !), mais aujourd'hui encore, on n'en voit pas la moindre trace au Havre ou ailleurs, et personne ne sait ce qu'elle est devenue ! Hors de question donc de faire de même avec les portes de la Caserne...

Servons-nous de ces exemples du passé pour prendre conscience de la chance (malgré tout ce que Le Havre a perdu lors de la dernière guerre) que nous avons d'avoir, aujourd'hui encore, quelques traces de ce passé à jamais perdu... Ne dilapidons pas nous-mêmes ce patrimoine encore vivant, et n'oublions pas ce qu'il fut et ce qu'il a représenté pour nombre de Havrais...

Sources :

- Le Havre à la Belle Epoque, Pierre-André Grosfillex, Liège.
- Le Havre de 1517 à 1966, 2500 dates au fil des années, Michel Eloy, Le Havre, 1967.
- Le Havre, revue Escale, éditée pour le 450ème anniversaire de la fondation du Havre, Michel Eloy, PAH, Le Havre, 1967.
- Le Havre 1517-1986, du Havre d'autrefois à la métropole de la mer, Jean Legoy, Martine Liotard, Philippe Manneville, Henri Dulaurier, Eric Levilly, Editions du P'tit Normand, Rouen, 1986.
- Le Havre 1940-1944, cinq années d'occupation en images, tome II, Jean-Paul et Jean-Claude Dubosq, Editions Bertout, Luneray, 1998-2006.
- Le Havre 1900, Gaston et Jean Legoy, Editions de l'Estuaire, Fécamp, 1999.
- Le Havre dans les années 1900, tome 2, édifices et lieux publics, Maurice Couturaud, Jean-Marc Derrien, Dominique Léost, Editions Page de garde, Caudebec-lès-Elbeuf, 2002.
- Saint-François, port d'attache, Max Bengtsson, Editions de l'Estuaire, Le Havre, 2002.
- Le Havre en photographies 1860-1910, Yann Favennec, Fabrice Recher, Pascal Valinducq, Editions François 1er, Le Havre, 2004.
- Documents personnels.

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