09 octobre 2008
Hommage à Michel Gentil et Charles Auvray
Le 12 septembre dernier, par l'intermédiaire des écrits de Pierre Courant, j'évoquais la mort de Michel Gentil, jeune homme engagé dans la Défense Passive, tué par des tirs allemands, quelques heures avant la Libération du Havre.
Pour mémoire, voici le récit :
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Vers dix-huit heures, revenus au poste de commandement du secteur Nord, nous entendons une fusillade sur le plateau derrière nous. J'entre dans le couvent et monte en haut de l'immeuble. Du grenier, j'aperçois trois F. F. I. qui, en ligne de tirailleurs, descendent lentement la pente dans l'intérieur même de la propriété. J'annonce la nouvelle et c'est déjà autour de moi une grande joie. La libération tant attendue depuis quatre ans, tant espérée depuis dix jours de souffrances, serait-elle dans quelques instants une réalité ?
La fusillade s'arrête derrière nous mais elle reprend par devant.
De la porte au Sud du jardin, nous apercevons la rue de Trigauville dans laquelle sifflent les balles et sur la gauche à une vingtaine de mètres, en haut de l'escalier qui mène à la rue de la Cité-Havraise, deux corps étendus. L'un est immobile, l'autre s'agite encore. Ces deux jeunes et courageux garçons se sont lancés armés seulement de mitraillettes à l'assaut du blockhaus allemand et ont été fauchés par les balles.
L'un de mes collègues et Garnier, architecte de la Ville, qui est très robuste, s'élancent et ramènent le blessé. Nous le déposons sur mon lit, ma chambre se trouvant proche de l'entrée.
Le pauvre garçon a une blessure au ventre qui a dû amener une perforation de l'intestin. Il souffre et il a du sang dans la bouche.
Il me reconnaît. De façon touchante, il me dit : "Pardon, Monsieur le Maire, d'avoir quitté la défense passive." Je l'embrasse. "Tu sais bien que je t'aurais félicité d'aller faire ton devoir. Toi comme moi nous attendions cette heure-là depuis quatre ans."
Il me répond, le visage crispé par la douleur : "Il y a dix jours que je n'ai pas fermé l'oeil en attendant de passer à l'action." Il me parle de sa situation, me confie son argent, ses papiers et me fait quelques recommandations, puis il semble perdre un peu connaissance.
Un instant après, il ouvre les yeux : "C'est vrai, Monsieur le Maire, que je suis couché dans votre lit ? Je suis content d'être dans votre lit." Puis, de nouveau, la souffrance reprend le dessus.
J'ai dû le quitter pour répondre à d'autres devoirs impérieux. Une Soeur Carmélite, ancienne infirmière de Verdun et qui accompagnait les fusillés de Fresnes pendant cette guerre, l'a admirablement soigné, puis quatre de mes collègues l'ont porté au péril de leur vie dans un hôpital voisin. Il est mort quelques instant après ; sa blessure ne laissait pas d'espoir de guérison. Il s'appelait Gentil. C'était un vaillant garçon, qui s'était dévoué dans la défense passive. Il était aimé de ses camarades.
Il est mort en héros.
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J'ai découvert il y a peu qu'une plaque commémorant la mort de ce jeune homme et celle de son compagnon Charles Auvray existait à l'endroit de la tuerie, en haut de l'escalier qui descend vers la rue de la Cité havraise...
"Une plaque, deux vies à jamais suspendues à 2 mètres du sol"
lit-on dans l'ouvrage de Gilbert Betton Entre Gare et Rond-Point.
Cette plaque se situe au bout de la rue de Trigauville...
...tout en haut de la rue de la Cité Havraise.
Si on veut visualiser la scène décrite par Pierre Courant, il faut imaginer le quartier tout autrement que ce qu'il est aujourd'hui...
En effet, juste derrière nous, à quelques mètres de cette plaque, on trouve aujourd'hui l'entrée du tunnel Jenner.
Cependant, à l'époque, la rue de Trigauville ne s'arrêtait pas ici, mais continuait un peu plus loin. Elle devait mener à peu près au pied de la propriété Grosos, qui devint Hôtel de Ville provisoire à partir de mars 1947.
Du même endroit, on n'aperçoit aujourd'hui que le toit de la propriété, cachée derrière un haut mur enlaidi par ces affreux panneaux publicitaires. L'accès à cette propriété depuis la rue de la Cité Havraise devait être beaucoup plus calme et sûr avant guerre qu'aujourd'hui...
Voici cette même propriété dans les années 50 et aujourd'hui...
Quant à Pierre Courant, il devait loger rue Henri IV, dans le couvent des Soeurs Dominicaines.
Je ne regrette donc pas d'avoir promené mes guêtres dans ce quartier la semaine passée, car cet endroit est véritablement chargé d'histoire. En effet, une deuxième plaque est apposée à quelques mètres de la première. Elle rappelle l'historique du tunnel Jenner, et commémore en même temps les 319 victimes qui périrent dans ce tunnel le 6 septembre 1944. J'avais déjà évoqué ces sinistres événements dans ce billet.
20 septembre 2008
Au Havre pendant le Siège (14/14)
Suite et fin du récit de Pierre Courant, maire du Havre pendant l'Occupation...
Le début de cette série d'articles se trouve ici : Au Havre pendant le siège, avant-propos.
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Novembre 1944
Deux mois ont passé depuis le siège et, depuis huit semaines, la ville est libérée de la présence des Allemands. On ne les voit plus dans nos rues et sur nos boulevards, et à leur place cantonnent des soldats alliés ou français, noirs ou blancs.
Mais la souffrance n'est point finie et les Havrais réalisent peut-être mieux leur immense infortune.
Sans doute la vie reprend peu à peu, l'électricité est presque partout revenue, l'eau réapparaît dans quelques quartiers, mais les misères morales et matérielles sont infinies.
Il n'y a pas encore de vitres pour Le Havre, pas de ciment, pas d'ardoises et en attendant qu'arrivent ces matériaux précieux et des baraquements provisoires, les victimes des bombardements, à leur sortie de l'hôpital, couchent encore dans les abris sous la terre et voient avec peine s'anéantir ce qui reste de leurs maisons.
Ici, c'est une famille décimée, un fils qui a retrouvé, dans une cave inaccessible mais intacte les cadavres de ses parents asphyxiés ; là, ce sont de vieilles gens seuls au monde qui ont tout perdu, maison et objets familiers et regrettent de n'avoir péri avec le foyer qu'ils désespèrent de reconstruire jamais. Partout ce sont de pauvres êtres dont la vie est difficile et qui ne retrouvent plus rien de ses conditions passées.
Misère des villes détruites, misère des sinistrés, misère des infortunées cités côtières dont je me suis fait l'avocat pendant trois années et qui, presque toutes, sont en ruines, misère des humbles, misère des nouveaux pauvres qui sont en si grand nombre, misère des citoyens qui ont perdu avec leur ville le cadre où s'est passée leur enfance et qui ne voient plus autour d'eux qu'un immense faubourg sans unité et sans grâce !
Chaque fois qu'il faut traverser le champ de ruines, une profonde tristesse nous étreint le coeur à la vue de cette étendue désolée sur laquelle tombe la pluie et souffle le grand vent du large.
Les choses aussi ont leurs larmes.
Sunt lacrymae rerum...
Notre Cité n'était pas un ville d'art célèbre, elle ne possédait pas un trésor de vieilles cathédrales ou des monuments civils précieux mais ses quartiers maritimes et même ses bouges avaient leur charme ; le centre, vieux d'un siècle à peine, avait été conçu large et grand par ses créateurs de 1855 et ses pierres avaient déjà pris la patine du temps.
Et puis, c'était notre Ville, celle où nous étions nés, où nous avions vécu, connu les joies et les douleurs, et nous avions pour elle une grande tendresse...
La libération de la patrie exige des sacrifices, sacrifice des hommes, sacrifice des villes chères à leurs coeurs.
Mais un jour elle sera reconstruite, elle aura des voies plus larges et plus belles, et ses jardins seront de nouveau fleuris.
Il y a un siècle, le grand Balzac, voulant écrire le roman d'une jeune fille courageuse qui résiste à l'infortune et par sa valeur parvient à ramener le bonheur chez les siens (une soeur plus naïve de la Lise des Hauts-Ponts), lui donnait pour cadre Le Havre, parce qu'ayant visité cette cité, il avait été frappé d'y rencontrer plus qu'ailleurs le courage, l'esprit d'entreprise et la résistance au malheur.
C'est l'histoire de Modeste Mignon que vivra Le Havre si ses enfants restent doués des mêmes qualités et de la même audace.
Pendant une après-midi ensoleillée d'avril 1933, j'ai parcouru à pied l'étendue déserte où existait jadis l'antique Syracuse, le grand port par lequel le monde grec commerçait avec l'Occident. Plus un mur, plus une pierre ne rappelaient l'existence de la vieille cité, si ce n'est les débris de la forteresse d'Archimède les Epipoles qui dominaient la ville, comme l'indique leur nom. Sur les lieux où plusieurs centaines de milliers de personnes avaient vécu, il n'existait plus qu'un immense champ d'herbes. A quelques kilomètres de distance, une petite ville moderne occupait la place d'un faubourg, auprès de la fontaine d'Aréthuse, mais la Syracuse des Anciens était définitivement morte avec la Grèce Antique.
Les Héllènes, après avoir donné au monde leurs savants, leurs poètes, leur énergie créatrice et leurs institutions libres, avaient laissé tomber le flambeau et leur grand port de l'Ouest n'était plus qu'un nom dans l'histoire.
Avec les signes matériels de la prospérité avait péri l'âme de la cité.
Les villes détruites peuvent donc mourir, mais elles peuvent aussi revivre lorsque leur âme demeure. Chacun ici s'efforce impatiemment de reconstruire son foyer, son outil de travail et proteste contre les entraves qui retardent son relèvement.
Comme la montée de la sève et l'éclatement des premiers bourgeons montrent le nouveau printemps des arbres, bientôt, dès que Le Havre aura reçu l'appui que son énergie et son utilité lui donnent droit d'attendre, les signes annonciateurs d'une nouvelle jeunesse apparaîtront sur le champ de ruines.
Beaucoup ne verront pas la totale résurrection mais elle viendra et ceux-là mêmes qui n'ont pas l'espoir d'en être les témoins en seront les premiers artisans.
Une ville ne meurt vraiment pour toujours que lorsque le courage l'abandonne.
Le courage ici ne manquera pas.
La photographie de cet article est extraite de l'ouvrage de Jean-Paul et Jean-Claude DUBOSQ : Le Havre 1940-1944, cinq années d'occupation en images, éditions Bertout, Luneray, 1995, 1998.
19 septembre 2008
Au Havre pendant le Siège
Après une semaine relativement chargée, semaine où je n'ai pas pris le temps de poster, je reviens réactualiser le blog.
Je viens de rééditer le post du 12 septembre dernier en lui ajoutant les photographies promises lors de sa première édition... Ces photographies sont toutes extraites de l'ouvrage de Jean-Paul et Jean-Claude DUBOSQ : Le Havre 1940-1944, cinq années d'occupation en images, éditions Bertout, Luneray, 1995, 1998.
Demain, je publierai le dernier texte de Pierre Courant, écrit en novembre 1944, deux mois après les faits décrits dans les treize précédents posts.
12 septembre 2008
Au Havre pendant le Siège (13/14)
Suite du récit de Pierre Courant, maire du Havre pendant l'Occupation...
Le début de cette série d'articles se trouve ici : Au Havre pendant le siège, avant-propos.
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La Libération
Mardi 12 Septembre 1944
Au petit jour, des coups de feu se font entendre de nouveau autour de nous. Nous sommes enfermés ; il faut sortir et rejoindre notre Hôtel de Ville provisoire.
Vers neuf heures, je descends la rue de la Cité Havraise à pied avec le sous-préfet, Jean Bérard, président des Anciens Combattants, Pottelet et quelques autres. Nous traversons la rue de Normandie et la population commence à nous saluer de ses vivats.
Dans l'Hôtel du Cheval-Bai est installé le poste de commandant des F. F. I. Des policiers portant le brassard sortent et me disent leur joie. Nous nous dirigeons vers le lycée. Dans une rue latérale, la fusillade claque encore. Les gens se mettent aux fenêtres, descendent en nous apercevant et nous crient leurs remerciements. Un profond sentiment d'unanimité étreint toute la ville, joie de la libération assombrie par les deuils, reconnaissance envers les libérateurs et aussi vers ceux qui sont restés, qui avaient prévu le siège et qui ont partagé les périls des plus humbles.
Au lycée, un officier anglais vient d'arriver. C'est le colonel Kingstons qui commande le régiment d'assaut. Nous commençons à nous entretenir des mesures urgentes. Le nouveau sous-préfet est attendu d'un moment à l'autre avec d'autres officiers.
Vers dix heures et demie, une automobile amène M. Pierre Callet, récemment nommé directeur du Port Autonome, qui a reçu la mission temporaire de préfet délégué pour Le Havre. Il indique qu'il a mandat de réunir le Comité de Libération et nous montons ensemble, avec les officiers étrangers qui l'accompagnent et M. Philippe de Rotschild, officier du Service des Renseignements. Le général anglais arrive peu après et je le salue de quelques mots.
Le Préfet descend afficher lui-même à la porte du lycée la proclamation du Général Eisenhower. La foule s'amasse. La population chant avec moi la Marseillaise.
C'est un instant d'émotion profonde. A aucun moment, je n'avais envisagé que les durs efforts de ces trois années seraient compris et estimés à ce point par ceux pour qui j'ai tant peiné.
Une conférence a lieu avec le Préfet et les officiers alliés. On me questionne sur les besoins immédiats. Je déclare que tous les blessés sont soignés et le ravitaillement assuré pour quinze jours au moins, mais que nous manquons de désinfectants et surtout qu'il faut faire immédiatement un gros effort pour dégager les cadavres et retrouver peut-être quelques blessés qui sont sous les ruines.
Une discussion d'ordre politique s'engage ensuite hors de ma présence entre les membres du Comité de Libération et le Préfet. Des offres sont faites d'abord à trois d'entre nous, puis à moi seul, les unes par le Préfet, puis par le Président du Comité de Libération, haut fonctionnaire de l'Enregistrement qui, en juin, est venu ma prévenir que la Gestapo voulait m'arrêter et me déporter en Allemagne. En fin de journée, je refuserai d'abandonner mes collègues qui ont lutté avec moi pendant la période difficile.
Avec le Colonel Kingstons, je parcours au début de l'après-midi les hôpitaux souterrains. Il est étonné de leur importance et de leur activité. Nous pénétrons également dans les abris creusés par les Allemands, abris qui contiennent une quantité énorme de vivres de toutes sortes, des caisses de fine-champagne de bonne marque, de boîtes de cigare, des conserves, du pain de guerre, des munitions, le ravitaillement de la garnison pendant plusieurs mois.
Il est convenu qu'à six heures, les Autorités officielles et les Anciens Combattants porteront des couronnes au Monument consacré aux morts de la guerre de 1914-1918.
Un peu avant six heures, nous nous formons en cortège au lycée. Plutôt que de prendre la tête comme j'y suis invité, je préfère rester avec le Conseil Municipal, derrière le Préfet, les Officiers alliés et les membres du Comité de Libération. Ensemble, nous avons peiné et risqué nos vies, ensemble nous devons finir cette journée.
Dans la ville en ruines, le vide s'est fait. Avec peine le cortège gagne au travers des déblais la place Gambetta et le Monument aux Morts. Il y a là une foule de plusieurs milliers de personnes qui fait cercle autour du Monument. Lorsqu'elle nous aperçoit, elle se livre à une chaleureuse manifestation qui est encore bien émouvante.
Après la minute de silence, nous nous avançons jusqu'auprès du Monument et les Acclamations reprennent. Je demande à la foule de chanter avec nous la Marseillaise et c'est un chant délirant qui sort de toutes les poitrines. Il n'y aura point de discours. L'heure est trop magnifique pour qu'on la gâte par des mots. Puis la foule se disperse. Beaucoup se dirigent vers nous et viennent encore nous remercier.
Anquetil, porte-drapeau des Anciens Combattants, a précédé la manifestation depuis le début de la cérémonie. Il insiste pour rester avec nous et nous ramène jusqu'aux débris calcinés de l'Hôtel de Ville. Nous nous séparons à cette place où, huit jours plus tôt, nous avons failli mourir ensemble, et dans les rues pendant les jours qui suivront ce sera la même exaltation et le même sentiment d'unanimité.
Les spectateurs de cette cérémonie n'oublieront jamais la silhouette haute et massive du beau Monument aux Morts seul entouré de ses drapeaux et de ses couronnes et partout à perte de vue la ville rasée où émerge seulement une partie de la carcasse du Grand-Théâtre, de ce théâtre sous lequel il y a encore beaucoup de cadavres ensevelis. Sur la place même sont alignés des tombes, beaucoup de tombes avec de petites croix et il règne un grand silence sur toute cette étendue dévastée.
La mort a passé par là, elle a tué la ville, mais il reste encore sur la place une foule vivante qui rend hommage à ses disparus, qui leur promet de continuer leur oeuvre et, patiente fourmilière humaine, de reconstruire ce que la guerre impitoyable a détruit.
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Ce texte est le dernier qu'a écrit Pierre Courant dans son recueil de souvenirs intitulé "Au Havre pendant le Siège - Souvenirs du 1er au 12 Septembre 1944". Quelques textes figurent en appendice de cet ouvrage. C'est l'un d'eux, un texte qui fait le point deux mois après ces terribles événements de septembre 1944 que je publierai dans les jours prochains.
Les photographies de cet article sont extraites de l'ouvrage de Jean-Paul et Jean-Claude DUBOSQ : Le Havre 1940-1944, cinq années d'occupation en images, éditions Bertout, Luneray, 1995, 1998.
11 septembre 2008
Au Havre pendant le Siège (12/14)
Suite du récit de Pierre Courant, maire du Havre pendant l'Occupation...
Le début de cette série d'articles se trouve ici : Au Havre pendant le siège, avant-propos.
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La Libération
Lundi 11 Septembre 1944
Matin.
Près de sept mille personnes se sont réfugiées dans l'abri-tunnel côté Nord, partie haute de l'un de nos deux tunnels routiers. Les Allemands ont pris ce qu'il y avait de meilleur, la partie basse creusée dans la roche qui avait pu être aménagée dans des conditions excellentes. Ils n'en font d'ailleurs rien d'utile. Seule nous reste la galerie étroite creusée dans la terre d'alluvion, soutenue par des bois de mine, la plus basse et la plus humide.
On y trouve une pitoyable cohue, des familles avec des petites enfants, des infirmes qui malgré nos avertissements n'ont pas voulu partir, une fourmilière d'hommes et de femmes entassés les uns contre les autres. Il existe fort heureusement des puits d'aération, un réservoir d'eau, des "commodités", mais la situation est extrêmement pénible. La lumière manque. La ville est privée d'électricité, les accumulateurs de secours sont déchargés et le carburant fait défaut dans les lampes qui, au surplus, si elles étaient nombreuses, consommeraient l'oxygène de l'air, déjà fort raréfié. Il faudrait des désinfectants que la Préfecture n'a pu nous envoyer malgré nos démarches répétées.
Je préviens cette population de l'arrivée de plusieurs milliers de rations de soupe auprès de la sortie. On me remercie, mais vers onze heures quarante-cinq, quelqu'un se glisse près de moi et me dit que le plateau est bombardé et qu'on ne peut plus, sans danger, aller prendre les soupes.
J'active ma visite et, en sortant, je constate vers midi trente qu'en effet des obus tombent en beaucoup d'endroits. En auto avec l'Inspecteur de l'Enseignement primaire M. Blanchard, et mon courageux chauffeur, nous gagnons la place de la Liberté. Audrain, qui m'accompagne lui aussi, veut voir le poste souterrain de secours et s'assurer que les réserves de vivres n'ont pas été touchées.
Deux obus tombent devant nous, détruisant deux immeubles en haut de la place. Le médecin et les infirmières gardent tout leur calme dans le poste où on apporte des blessés sur des brancards de D. P.
Le démarreur de la voiture est grippé et nous pensons rester en panne sous les obus, mais après deux ou trois minutes, le chauffeur parvient à mettre en marche le moteur.
Trente minutes plus tard le curé de Sainte-Cécile sera tué là et son auxiliaire aura le bras droit arraché.
Soir.
Il faut ravitailler coûte que coûte les réfugiés de l'abri-tunnel, qui ne peuvent plus aller chercher leur soupe. Une porte de communication existe avec la partie basse prise par les Allemands. Audrain accepte d'aller voir le médecin allemand et de lui demander le passage.
Il revient peu après ayant obtenu satisfaction.
Voisin qui nous accompagne a trouvé un camion, mais il faut chercher des manutentionnaires ; ce sera long et les gens ont faim.
Avec l'Inspecteur primaire, deux de mes adjoints, Audrain, un garçon de la Croix-Rouge et mon chauffeur, nous accompagnons le camion jusqu'à un dépôt de vivres et, sans perdre un instant, chargeons nous-mêmes une tonne de biscuits de guerre et deux cents kilos de sucre qui sont aussitôt portés aux plus dépourvus des habitants du tunnel.
C'est le combat, il n'y a plus de formes, plus de protocole, plus que des malheureux qui, risquant leur vie ensemble, se soutiennent entr'eux.
Vers dix-huit heures, revenus au poste de commandement du secteur Nord, nous entendons une fusillade sur le plateau derrière nous. J'entre dans le couvent et monte en haut de l'immeuble. Du grenier, j'aperçois trois F. F. I. qui, en ligne de tirailleurs, descendent lentement la pente dans l'intérieur même de la propriété. J'annonce la nouvelle et c'est déjà autour de moi une grande joie. La libération tant attendue depuis quatre ans, tant espérée depuis dix jours de souffrances, serait-elle dans quelques instants une réalité ?
La fusillade s'arrête derrière nous mais elle reprend par devant.
De la porte au Sud du jardin, nous apercevons la rue de Trigauville dans laquelle sifflent les balles et sur la gauche à une vingtaine de mètres, en haut de l'escalier qui mène à la rue de la Cité-Havraise, deux corps étendus. L'un est immobile, l'autre s'agite encore. Ces deux jeunes et courageux garçons se sont lancés armés seulement de mitraillettes à l'assaut du blockhaus allemand et ont été fauchés par les balles.
L'un de mes collègues et Garnier, architecte de la Ville, qui est très robuste, s'élancent et ramènent le blessé. Nous le déposons sur mon lit, ma chambre se trouvant proche de l'entrée.
Le pauvre garçon a une blessure au ventre qui a dû amener une perforation de l'intestin. Il souffre et il a du sang dans la bouche.
Il me reconnaît. De façon touchante, il me dit : "Pardon, Monsieur le Maire, d'avoir quitté la défense passive." Je l'embrasse. "Tu sais bien que je t'aurais félicité d'aller faire ton devoir. Toi comme moi nous attendions cette heure-là depuis quatre ans."
Il me répond, le visage crispé par la douleur : "Il y a dix jours que je n'ai pas fermé l'oeil en attendant de passer à l'action." Il me parle de sa situation, me confie son argent, ses papiers et me fait quelques recommandations, puis il semble perdre un peu connaissance.
Un instant après, il ouvre les yeux : "C'est vrai, Monsieur le Maire, que je suis couché dans votre lit ? Je suis content d'être dans votre lit." Puis, de nouveau, la souffrance reprend le dessus.
J'ai dû le quitter pour répondre à d'autres devoirs impérieux. Une Soeur Carmélite, ancienne infirmière de Verdun et qui accompagnait les fusillés de Fresnes pendant cette guerre, l'a admirablement soigné, puis quatre de mes collègues l'ont porté au péril de leur vie dans un hôpital voisin. Il est mort quelques instant après ; sa blessure ne laissait pas d'espoir de guérison. Il s'appelait Gentil. C'était un vaillant garçon, qui s'était dévoué dans la défense passive. Il était aimé de ses camarades.
Il est mort en héros.
Les coups de feu ont repris et continuent de claquer, mais le blockhaus ne s'est pas rendu et des rafales de balles balaient la rue. Avec la nuit, la fusillade s'arrête.
L'ingénieur Choain nous rejoint à ce moment. Il a pu aller sur le plateau et a vu un officier canadien qu'il a renseigné sur les accès de la ville basse et sur les forces allemandes.
La libération est pour demain, il n'y a plus de doute.
10 septembre 2008
Au Havre pendant le Siège (11/14)
Suite du récit de Pierre Courant, maire du Havre pendant l'Occupation...
Le début de cette série d'articles se trouve ici : Au Havre pendant le siège, avant-propos.
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Les journées tragiques
Siège et bombardements
Dimanche 10 Septembre 1944
Hier plusieurs rapports inquiétants ont été faits sur la situation de la population dans l'abri-tunnel et dans les grottes de Graville. Quelques cas de diphtérie sont signalés qui font craindre une épidémie à évolution foudroyante.
Dans les grottes de Graville qui en 1941 m'ont donné l'idée de faire les abris-cavernes mais qui, en raison de la nature du sol, n'ont pu être que médiocrement aménagées, près de mille personnes vivent dans des conditions d'hygiène effroyable. Il s'agit d'anciennes carrières d'à peine deux mètres de hauteur, ouvertes sur un cimetière, profondément enfoncées dans le sol et sans aucune aération. Elles ont été tant bien que mal agencées pour recevoir trois ou quatre cents êtres humains ; mais, là comme partout, la foule est trop nombreuse et, craignant de perdre leur place à l'abri, les gens refusent d'en sortir, même pour les besoins les plus impérieux.
Muni de bottes je vais à Graville qui a été pilonné et qui est dans un état lamentable. Tous les alentours de la route d'accès au Havre sont écrasés par les bombes. Le chemin qui monte vers l'abbaye et les grottes n'existe pour ainsi dire plus. Ce sont partout des trous de bombes et comme il pleut depuis près de vingt-quatre heures la terre s'effondre sous les pieds.
Nous parvenons à la terrasse et c'est un spectacle effrayant. Pour arriver aux abris, il faut traverser le petit cimetière de l'abbaye et les explosifs ont bouleversé ce cimetière, éventré la plupart des tombes. Au fond des trous, on aperçoit des ossements et une odeur fade de pourriture sort du charnier.
A l'entrée des grottes se trouvent des réfugiés. Je leur dis ma sympathie et les engage à descendre prendre leur nourriture au lieu où nous avons apporté des soupes. Ils me remercient, mais ils paraissent frappés de stupeur par leur malheur ; la plupart, en effet, ont tout perdu à Aplemont ou ailleurs.
Au fond des grottes se trouvent des familles terrorisées, qui refusent de sortir. Il fait une chaleur de près de trente-cinq degrés. L'air est tellement vicié que les bougies s'éteignent. Les hommes ont enlevé leurs vestes.
L'intérêt de tous ces gens serait de sortir, mais ils résistent. On ne peut traiter ces malheureux autrement que par la douceur. J'essaie de les convaincre qu'ils ne courent aucun danger de ne pas retrouver leur place, et ils me promettent de sortir. C'est avec un profond sentiment de tristesse que je quitte ces infortunés victimes de la guerre, déplorant une fois de plus la prise de nos beaux abris de Soquence, du Mont-Joli et du tunnel-Sud par les Allemands.
Les obus sifflent à ce moment au-dessus de nous, et j'aperçois un bombardement très précis sur l'usine de la Compagnie Electro-Mécanique, boulevard Sadi-Carnot. Un petit bâtiment est détruit sous nos yeux.
Quittant Deschaseaux et ceux qui avec lui se dévouent à Graville, nous rentrons et nous nous occupons du ravitaillement des boulangers en eau et en farine. Pendant tout le siège, les employés de la ville et les camionneurs fourniront à ces boulangers ce qui leur est nécessaire au prix des difficultés et de dangers inouïs, et parfois au travers des tirs de barrage. Grâce à eux et aux précautions prises ici, et si souvent combattues par ceux qui, à Paris et à Rouen, ne voulaient pas croire qu'il y aurait un siège du Havre, la population ne manquera jamais de pain.
Puis, le soir, c'est un formidable bombardement avec cinq mille tonnes d'explosifs jetés sur les défenses extérieures de la forteresse.
...C'est le début de l'offensive de libération.
Les photographies sont extraites de l'ouvrage de Jean-Paul et Jean-Claude DUBOSQ : Le Havre 1940-1944, cinq années d'occupation en images, éditions Bertout, Luneray, 1995, 1998.
09 septembre 2008
Au Havre pendant le Siège (10/14)
Suite du récit de Pierre Courant, maire du Havre pendant l'Occupation...
Le début de cette série d'articles se trouve ici : Au Havre pendant le siège, avant-propos.
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Les journées tragiques
Siège et bombardements
Samedi 9 Septembre 1944
Un Bureau nouveau de recherches pour les Familles et un Service d'Embauche fonctionnent à l'Hôtel de Ville, mais nous éprouvons toujours beaucoup de peine à faire dégager les cadavres et déblayer, faute de main-d'oeuvre.
A midi je suis l'hôte des chirurgiens de l'hôpital souterrain Mazeline, hôpital modèle qui rend d'importants services. Le médecin-chef de la Défense Passive, docteur Coty, est là. Il a fourni pendant deux ans un énorme travail de préparation. Il a équipé les abris que nous lui avons faits et désigné les médecins et infirmières. Chacun est à sa place et fait simplement son devoir. Les blessés sont nombreux. Je leur parle. Dans leur souffrance physique ils sont heureux d'être sortis du danger et à l'abri des bombes. On en amène quelques-uns frappés à Fontaine-la-Mallet, petite commune qui vient d'être à peu près détruite.
Nous prenons diverses dispositions pour évacuer les blessés les plus légers sur des hôpitaux complémentaires afin de prévoir les conséquences de nouveaux bombardements meurtriers.
En rentrant au lycée, j'aperçois un spectacle étrange : sous les yeux de quatre ou cinq personnes qui attendent dans la cour d'honneur le paiement de leur secours, le proviseur et le directeur des téléphones installent contre la façade intérieure l'antenne d'un poste pourtant clandestin, puisque depuis deux mois tous les appareils de radio sont confisqués. Cela se passe le mieux du monde et il semble que, déjà, les Allemands ne soient plus là.
Le proviseur, qui a déployé une activité très courageuse et très utile, me dit avec conviction : "Pour tout le monde, c'est un téléphone intérieur que nous installons."
En réalité, la ville n'est déjà plus sous le contrôle ennemi. Les Allemands depuis le début du siège l'ont presque abandonnée. Peu nombreux, ils ont assez à faire de se battre et de tenir leurs points d'appui du port ou de la périphérie.
08 septembre 2008
Au Havre pendant le Siège (9/14)
Suite du récit de Pierre Courant, maire du Havre pendant l'Occupation...
Le début de cette série d'articles se trouve ici : Au Havre pendant le siège, avant-propos.
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Les journées tragiques
Siège et bombardements
Vendredi 8 Septembre 1944
Le jour est à peine levé lorsque des fumées de bombardement sont signalées. Cette fois, c'est la périphérie qui est touchée. Le bombardement affecte surtout les communes limitrophes.
Avant-hier, sous l'émotion, les prêtres catholiques et les pasteurs protestants sont allés trouver le commandant de la forteresse pour lui demander de conclure une trêve permettant l'évacuation de la population. De plus en plus nombreux sont, en effet, les gens qui regrettent de ne pas être partis et les sinistrés n'ont plus rien à défendre au Havre. A la fin de la matinée, la réponse est donnée. Son texte est contradictoire, mais le commandant de la forteresse rejette la responsabilité de la situation sur l'armée assaillante et déclare qu'il ne peut autoriser la sortie du Havre. A-t-il même fait une démarche ?
J'apprends que, dans les environs, le bruit court que j'ai été pendu par les Allemands pour leur avoir trop résisté. Les miens sont loin ; quelle va être leur inquiétude !
Dans la nuit, éveillés par les tirs, nous tenons, quelques collègues et moi, une conférence de deux heures avec l'architecte et l'ingénieur en chef de la ville qui couchent tout près de moi dans les bâtiments du Carmel. Nous parlons de la reconstruction et je leur communique mes idées sur Le Havre futur. Ils ont déjà percé les tunnels routiers qui, prolongeant le cours de la République en ligne droite, relieront la ville basse à la ville haute par une pente très douce. Ensemble, nous avons préparé la voie qui prolongera en ligne droite le boulevard de Strasbourg jusqu'au bassin et le nouveau boulevard d'Harfleur. Il faut que de nos ruines sorte une oeuvre magnifique, qui donne aux passagers étrangers une grande idée de la France. Nous parlons des avenues en étoile qui peuvent être tracées de la place de l'Hôtel-de-Ville vers la mer et les bassins sans modifier beaucoup la vie actuelle. Ainsi des plans d'eau s'apercevraient de plusieurs côtés et les touristes auraient une curieuse impression d'insularité.
Il faut avoir confiance en ces deux jeunes hommes courageux que séduit la grandeur de leur tâche.
Les photographies sont extraites de l'ouvrage de Jean-Paul et Jean-Claude DUBOSQ : Le Havre 1940-1944, cinq années d'occupation en images, éditions Bertout, Luneray, 1995, 1998.
07 septembre 2008
Au Havre pendant le Siège (8/14)
Suite du récit de Pierre Courant, maire du Havre pendant l'Occupation...
Le début de cette série d'articles se trouve ici : Au Havre pendant le siège, avant-propos.
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Les journées tragiques
Siège et bombardements
Jeudi 7 Septembre 1944
Une nouvelle aube se lève sur des destructions et des ruines. La pluie tombe, il fait presque froid et les terres labourées par les bombes sont détrempées par les eaux.
Un malheur affreux s'est produit sur le plateau : plus de trois cents personnes sont ensevelies ensemble.
Samedi dernier, les Allemands ont, contre tout sentiment d'humanité, pris possession d'une partie des abris-cavernes aménagés pour la population, notamment de la partie Sud du tunnel de six cents mètres perçant la côte, des abris Gabriel-Fauré et de Soquence. Sept à huit mille personnes au total y avaient séjourné en sûreté lors des grands bombardements précédents.
J'ai protesté par tous les moyens. Par deux fois, j'ai fait porter au colonel les notes où je demandais la restitution de ces abris. Hier matin, j'insistais encore en lui disant que sa responsabilité était engagée lourdement et que plusieurs centaines de personnes étaient mortes parce que les abris ne nous avaient pas été rendus. Aucune réponse n'est venue et l'affluence était telle hier soir, à l'entrée de l'abri-tunnel côté Nord, qu'au moment du bombardement plus de trois cents personnes impatientes de se protéger ont ouvert près de là un simple couloir percé sous terre, premier élément du tunnel routier de descente dont les travaux ont dû être interrompus en raison des ordonnances allemandes sur l'emploi de la main d'oeuvre et de l'électricité. Dans ce trou, qui n'a jamais pu être aménagé pour le public ni signalé comme abri, les infortunés se sont réfugiés après avoir enfoncé la fermeture. Le couloir ne comportait qu'une issue. Par malheur, un grosse bombe est tombée sur elle et les eaux ont produit un glissement de terrain qui a achevé de tout obstruer.
Les sauveteurs ont travaillé toute la nuit ; ils ont achevé la galerie d'accès et commencent à dégager les premières victimes, dont sept seulement seront ranimées. On retirera trois cent vingt-six malheureux groupés à l'entrée, crispés dans l'attente des sauveteurs, qui ont fait le maximum pour les ramener à la vie. Pauvres victimes du tunnel Jenner !
Sur le plateau auprès de là, une délégation municipale dirigée par Audrain fait de son mieux pour nourrir, pour aider et pour soigner les misères.
En même temps, au lycée, est ouverte une cantine qui sert déjà plusieurs milliers de repas et les premiers secours sont versés aux sinistrés. Une foule nombreuse attend aux portes des bureaux nouveaux.
L'un de nous a été victime des bombardements. Le commandant Abadie, adjoint à la Défense Passive, a été blessé dans les ruines de sa maison détruite. Il doit cesser son activité. C'est pour tous une perte sensible.
Dans la journée, le sous-préfet reçoit en ma présence la visite du commandant Brock venu nous demander l'état de nos ressources alimentaires après les destructions. Plusieurs dépôts de lait condensé ont été incendiés et aussi une petite partie des réserves de farines défendues avec tant de peine pendant la période qui a précédé le siège. Les Allemands renoncent à prendre une partie de ces réserves. Nous en sommes d'autant moins reconnaissants que la garnison est peu nombreuse et que nous la savons bien pourvue. Le commandant Brock affecte de penser que le siège sera long, mais nous avons peine à le croire sincère car au lieu d'enfermer dans Le Havre une armée de cinquante mille hommes comme ils l'envisageaient l'an dernier les Allemands sont tout au plus une douzaine de mille et leur moral est bas, les soldats se rendant compte qu'il leur est impossible de défendre le très grand camp retranché tracé autour du Havre.
Un sous-officier apporte au lycée une lettre adressée au sous-préfet qu'il n'a pu trouver. Elle répond à diverses communications et en tête il est question de ma demande de restitution des abris-cavernes. On nous rend seulement la partie de l'abri chirurgical du bois Cody, qui avait été réquisitionné. C'est une dérision, car l'ennemi n'a jamais pris possession de cet abri, l'un des trois hôpitaux souterrains que possède la ville, seule sans doute en France à en avoir plusieurs. Je prie le sous-officier de dire au colonel que j'interprète son silence comme un refus et que je me souviendrai de ce refus. Le feldwebel souligne qu'il n'y peut rien lui-même, qu'il n'a commis aucune faute. Quel changement depuis que la retraite vers l'Allemagne est coupée !
A propos des 319 victimes du Tunnel Jenner, disparus le 6 septembre 1944, GL leur a rendu un très bel hommage, volontairement sobre, sur son blog Havre Aplemont Photo.
Faute de temps, mon post d'hier ne comportait que du texte. Je l'ai réédité en ajoutant quelques photographies et en le complétant avec un petit article paru dans la presse locale du 6 septembre 2008.
06 septembre 2008
Au Havre pendant le Siège (7/14)
Suite du récit de Pierre Courant, maire du Havre pendant l'Occupation...
Le début de cette série d'articles se trouve ici : Au Havre pendant le siège, avant-propos.
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Les journées tragiques
Siège et bombardements
Mercredi 6 Septembre 1944
L'aube se lève sur la ville en ruines. Sous un pâle ciel de septembre, nous pouvons mieux mesurer l'étendue du désastre. Les incendies continuent et la fumée sort des maisons effondrées. Epuisés, les pompiers et les jeunes équipiers formés pour les aider, au total près de deux cents hommes, luttent encore, mais leurs moyens d'action sont dérisoires et la destruction des écluses a vidé les bassins. Presque tous les monuments publics sont détruits ; le centre et les quartiers maritimes sont anéantis.
Ce qui a cessé d'exister représente le logement de près de quatre-vingt mille personnes, une ville plus grande que Caen. Des hauteurs qui dominent Le Havre, on aperçoit, à l'endroit où était la ville, des terres retournées, des tas de pierres, les troncs nus des arbres sur les squares et les boulevards. C'est une grande, une très grande pitié...
On nomme les premiers morts ou disparus : trois médecins, des prêtres, un membre de la Chambre de Commerce particulièrement estimé, le chef de la Sûreté Samin avec toute sa famille, le chef de la Sûreté Samin avec lequel nous venions d'organiser un centre de Résistance.
Mais il faut agir et remettre à plus tard la contemplation des ruines. Des hommes et des femmes peuvent encore être sauvés. Le devoir des vivants est de lutter contre la mort.
Le bouclier établi rue Maréchal-Galliéni et rue Casimir-Périer a protégé ce qui reste de la ville, mais il faut lutter sans cesse contre le feu. Des incendies se déclarent encore. Par endroits, le feu gagne ; ailleurs, il est éteint, mais pendant trois jours il faudra surveiller et défendre les quartiers protégés. [1]
Il était prévu, pour le cas d'un très gros sinistre, le renforcement immédiat de la défense passive exercée par la mobilisation de toutes les entreprises de travaux publics. Tout manque malheureusement en même temps. Presque personne ne se présente au travail, car chacun est sinistré ou a un proche parent sinistré qu'il recherche sous les décombres ou qu'il veut aider. Seuls, les corps organisés et fortement disciplinés sont vraiment en mesure de continuer leur action, aidés des formations de jeunesse qui montrent une énergie magnifique. L'état-major de ces formations a été extrêmement éprouvé. Le bombardement l'a surpris place de l'Hôtel-de-Ville tenant une réunion. Les principaux chefs des organisations masculines et féminines ont été tués en se dévouant pour sauver les blessés. Cette jeunesse, habituée aux dangers par cent vingt bombardements subis depuis quatre ans, a montré une crânerie admirable.
Nous nous efforçons de recruter de tous côtés des sauveteurs.
Des bruits fantaisistes courent sur l'avance de l'armée assaillante. On la représente comme ayant déjà atteint les limites de la ville. Des nouvelles semblables ne cesseront d'être propagées jusqu'à la libération.
Les destructions allemandes font de nouveau rage. Depuis une semaine, la ville est secouée plusieurs fois chaque jour par l'explosion de mines souterraines, qui anéantissent les ouvrages du port. On nomme les éléments déjà détruits : les cales sèches, les écluses, les quais, les grues. Le patrimoine amassé par les générations passées et l'instrument de travail des hommes d'à présent disparaissent ainsi, jour après jour dans le fracas des détonations.
Dès le matin, nous avons organisé dans les classes du lycée de garçons les principaux services administratifs, dans ces classes qui ont vu mon enfance. La sixième abrite le Service de Guerre, la quatrième le Ravitaillement. La Recette Municipale occupe une classe de langues.
Tout manque à la fois : archives, fiches, registres. Il faut retrouver du papier blanc, des plumes, de l'encre, quelques machines à écrire pour payer le plus tôt possible les secours des sinistrés, leur fournir un logement, recevoir les déclarations de décès en simplifiant les formalités car il n'est plus question d'exiger des certificats médicaux, les médecins ayant assez à faire de soigner les blessés.
Ordre est donné aux chefs des secteurs d'enterrer les morts dans la ville aux emplacements indiqués dans les petites brochures imprimées l'an dernier. Le square Jean-Jaurès, l'hôpital Pasteur, la place Gambetta deviennent des cimetières car les vrais cimetières sont inutilisables faute de transports et parce qu'on tire sur eux au canon.
Un pasteur de l'église réformée vient demander l'autorisation d'inhumer dans le jardin où on a trouvé leurs cadavres le Pasteur Boyer, Mme Boyer et plusieurs personnes bien connues.
C'est une impression de profonde misère qui se dégage d'une foule de démarches et de questions posées par des pauvres gens unis dans le malheur, qui n'ont aucun sentiment de révolte, qui même nous remercient d'être là à notre poste et nous donnant tout entiers à notre exténuant labeur.
... La journée se passe ainsi et, vers le soir, ayant absolument besoin d'un peu de repos, je gagne, avec quelques collègues, le bureau du secteur de Georges Patrimonio, établi rue de Trigauville, dans les bâtiments des Soeurs Carmélites. Nous pensons tous y avoir une nuit plus calme qu'au lycée et aussi des liaisons plus faciles avec Graville et avec le plateau.
A peine y sommes-nous parvenus, qu'annoncé par des fusées, un nouveau grand bombardement se produit. Cette fois, il ravage le haut de la ville, les abords de la forêt de Montgeon et des cimetières, Frileuse, Aplemont et la zone côtière comprise entre la Salle des Fêtes de Graville et la sortie d'Harfleur. Encore une fois, de mauvaises nouvelles nous parviennent pendant la nuit. Comme il ne s'agit pas de quartiers construits de maisons juxtaposées, il n'y a pas de risque d'important incendie, mais les petites maisons isolées n'ont pas de caves, elles offrent une faible protection. Fort heureusement, après avoir résisté quelque temps, les habitants se sont décidés à creuser des tranchées individuelles sur nos recommandations répétées et le nombre des victimes s'en trouvera réduit.
[1] Dans son "numéro d'adieu", le courageux journal clandestin L'Heure H s'exprimait ainsi : "Le maire était là en 44, maître du navire, reculant, coursive par coursive, pied à pied avec ceux qui l'entouraient, D. P., pompiers au complet, police et tous les autres, jeunes ou vieux, brûlés, harassés, mâchoires serrées et pleurant de rage impuissante, tentant de dépasser le surhumain pour sauver des vies... pour sauver de la ville tout de même quelque chose que vous avez retrouvé."
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Dans ce post, Pierre Courant évoque le rôle des équipiers et la disparition d'un certain nombre d'entre eux, qui périrent lors du bombardement du 5 septembre 1944, tués alors qu'ils tenaient une réunion. Chaque année, un hommage leur est rendu, à la hauteur du 100 de l'avenue Foch... La presse locale de ce jour s'en fait écho :
Les photographies sont extraites de l'ouvrage de Jean-Paul et Jean-Claude DUBOSQ : Le Havre 1940-1944, cinq années d'occupation en images, éditions Bertout, Luneray, 1995, 1998.
L'image du jour est extraite du Havre Libre daté du samedi 6 septembre 2008.










































