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Le Havre d'avant... ou l'histoire en photo de la ville du Havre et des Havrais avant la guerre...
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10 mars 2008

Jacques Patard, un jour de juin 1828, rue des Galions...

Le 14 juin 1829, Jacques Patard, scieur de long, né 69 ans auparavant à Vassy, petit village du bocage virois, dans le Calvados, s'éteignait au Havre. Il était arrivé à Ingouville en 1784, suivi peu de temps après par ses frères Louis et Jean.
Après avoir beaucoup voyagé, suivant notamment pour le compte de l'Etat l'armée napoléonienne dans les camps de Boulogne-sur-Mer et d'Anvers entre 1803 et 1814, il s'était finalement installé rue des Galions, dans le quartier Notre-Dame, rue où il finira ses jours.
Quelles étaient les conditions de vie de Jacques Patard pour habiter cette rue, considérée par les historiens du Havre comme l'une des plus pauvres de la ville ? Quel aspect pouvait bien avoir cette rue à cette époque ? Qu'y trouvait-on ?
Autant de questions auxquelles j'ai essayé de répondre dans ce long billet.

La rue des Galions formait à l'origine une seule voie avec celle d'Albanie et toutes deux se sont appelées tour à tour 'rue Saint-Eloi', 'rue des Débauchés', 'rue du Pot d'Etain', 'rue de la Révolution'...
A l'origine de ce nom de la rue des Galions, on trouve une lettre signée Bénivet, datant du 22 juillet 1523, et qui contient en substance l'explication suivante : "Les trois navires bretons arrêtés ici porteront à Brest une partie des vivres du duc d'Albanie, le reste sera envoyé par les galions du duc et par les navires de Dieppe venus d'Ecosse".
C'est à la suite de cet armement que les rues des Galions et d'Albanie reçurent ces noms que l'on finit par confondre l'un avec l'autre, d'autant que ces deux voies étaient considérées comme n'en faisant qu'une seule.
Cette rue possédait de très remarquables maisons. Le numéro 13, par exemple, fut occupé par une des plus importantes administrations du XVIIème siècle. C'était probablement le siège de la "Compagnie des Indes", fondés au Havre en 1642 et qui était chargée de l'embellissement de la ville du Havre. On pouvait remarquer sur cet immeuble de très belles sculptures figurant Henri IV, Louis XIII et Louis XIV.
Cependant, si toutes ces remarquables maisons pouvaient confirmer ici la lointaine existence d'un quartier noble, et que tout ce que dit Charles Vesque à propos de cette rue dans son Histoire des rues du Havre donnerait à penser que la rue des Galions fut toujours une rue comme les autres, il n'en est probablement pas le cas...
En effet, les divers ouvrages que l'on peut consulter insistent tous sur le caractère pittoresque, hardi, de la rue des Galions de naguère, comme si une sorte de fatalité très haute en couleur avait marqué plus particulièrement cette voie. D'ailleurs, le nom de 'rue des Débauchés' dit bien ce qu'il veut dire...

Quoiqu'il en soit, remontons deux siècles en arrière et remontons cette rue comme aurait pu le faire Jacques Patard un jour de 1828, le 7 juin précisément... Pour plus de visibilité, voici un plan du quartier daté de 1838, suivi d'une vue du quartier actuel afin que nous puissions mieux nous repérer.

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Il faisait chaud en ce samedi 7 juin 1828. Jacques Patard revenait du Perrey, où il venait de rendre visite à son frère.

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Après être passé par la porte du Perrey, il longeait maintenant le Grand Quai et s'apprêtait à tourner à gauche dans la rue des Galions.

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Il habitait cette rue depuis son retour au Havre en 1814. M. Lanièce lui avait trouvé une nouvelle fois un logement. Il lui était maintenant fidèle depuis plus de 40 ans.

Alors qu'il s'engageait dans la rue des Galions, il salua Michel Toutain, un ami de toujours qui était installé à la terrasse du café faisant l'angle avec le Grand-Quai. Comme lui, Michel avait cessé de travailler en 1823, à la fermeture de l'Arsenal du Havre. Mais, auparavant, qu'ils en avaient débité des planches de bois, parcourant les routes à la recherche de travail, suivant même l'armée française et Napoléon sur les routes de Boulogne et d'Anvers, afin d'aider à la construction des navires, et il faut bien le dire, parce qu'il fallait bien manger... Il en connaissait, Jacques, du monde dans cette rue. A commencer par la petite nièce de Michel, Marie Octavie Toutain. Elle habitait au n°4 de la rue avec son mari Pierre Brisset, un matelot d'une trentaine d'années. Il était entré une fois dans cette maison et avait été surpris par une porte à personnages sculptés de grandeur naturelle, mais dont les moulures avaient été tournées vers l'intérieur.

Plus loin, au n°10, résidait Emmanuel Poisson, un maître cordonnier d'une trentaine d'années qu'il avait vu discuté plusieurs fois avec Jacques Louis Prosper, son fils. Ce dernier lui avait rapporté que la maison du dit Poisson avait appartenu à Jacques-François de Bréauté, un bourgeois du Havre. Pierre de Bréauté, son illustre ancêtre, propriétaire de la terre de Bréauté, près de Goderville, avait notamment été receveur de la Ville du Havre en 1586.

En face, au n°7, habitait Louis Joseph Lequesne. Jacques Patard ne le connaissait pas personnellement, mais il savait qu'il était commissaire en chef de la Police du Havre. Ce dernier avait emménagé dans ces appartements quelques années auparavant, à la place de M. Godefroy, un courtier, dont la famille détenait la maison depuis les temps les plus reculés.

Au n°9 vivait Pierre Périer. Ce maître voilier était veuf depuis peu. Sa maison, fort jolie, relativement à l'époque de sa construction avait appartenu en 1606 à François Daniel, échevin du Havre et trésorier de Notre-Dame. Jacques savait que cette famille Daniel était connue pour être l'une des plus vieilles familles du Havre, présente dans la ville dès sa fondation. Elle en avait vu du beau monde, cette maison. Elle avait aussi appartenu à Louis Taveau, un riche négociant mort une quinzaine d'années auparavant. Jacques s'en souvenait bien parce cet événement était intervenu peu de temps après son emménagement dans la rue des Galions. Un grand portique en pierres de taille précédait la cour de cette maison aujourd'hui un peu délabrée...

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Jacques croisa alors Testulat, le tonnelier du n°4 qui portait un tonneau sur le dos. Il ne le connaissait pas personnellement mais il le salua d'un signe de tête, geste auquel l'autre répondit par une grimace. A peu près au même instant, il se fit importuné par la mère Dumont, une vieille matronne grosse et laide, qui bien qu'elle n'ait pas plus de trente ans en paraissait cinquante. Elle lui proposa de monter dans son 'hôtel' comme elle l'appelait... une simple maison de passes de l'autre côté de la rue, au n° 16, où des jeunes filles, tantôt mignonnes, tantôt laides, mais toutes fortes en gouaille attendaient leurs clients. La plus jeune de ces 'femmes publiques' n'avait pas dix-sept ans, la plus âgée en avait tout juste vingt-cinq. La mère Dumont restait dans la rue et racolait le chaland ou le marin de passage qui serait prêt à lâcher une bonne partie de sa solde pour quelques minutes de plaisir... La rue des Galions était en effet réputée, avec la rue d'Albanie, dans son prolongement, pour être une des rues les plus 'chaudes' du Havre, non pas tant par le nombre de ses 'maisons' que par leur renommée. Toutefois, la plupart avait un aspect des plus sordides. Pas besoin de préciser que la maison de tolérance de Madame Dumont n'échappait pas à la règle... Jacques ne répondit même pas, habitué à être ainsi accosté, dans cette rue qui pour beaucoup gardaient le nom de 'rue des Débauchés', mais tout de même flatté qu'elle ait osé l'aborder malgré son âge plus qu'avancé. Il est vrai que quarante ans passés à scier des billes, ça vous modelait un homme...

Jacques resta sur son trottoir et regarda la maison du n°11 pour ne pas à avoir à croiser le regard dédaigneux de la Mère Dumont. Il y avait sur la façade de la maison, au rez-de-chaussée des sculptures sur bois assez curieuses. Jacques ne savait pas de quelle époque elles dataient, mais il avait vu Richard Haumont, maître menuisier et habitant des lieux les restaurer dernièrement.

Devant la maison suivante, au n°13, Jacques s'arrêta pour contempler Stanislas Mondehart, un maître peintre qui croquait la devanture de la bâtisse. Ce dernier était âgé d'une quarantaine d'années et habitait au n°14 de la rue. Jacques entama la conversation avec lui. Le peintre, également vitrier à ses heures, était visiblement bien renseigné sur l'histoire des maisons de sa rue. Il lui apprit que dans la cour de cette maison, il y avait des têtes sculptées de Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, surmontée par le millésime 1648.

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Il lui rapporta aussi ce que prétendait la tradition, c'est-à-dire que cette maison avait abrité le siège de la Compagnie des Indes, fondée en cette ville en 1642. La Compagnie des Indes avait été une des plus importantes administrations du Havre au XVIIème siècle, chargée entre autres des embellissements de la ville. Tout ce que savait Jean, c'était que c'était ici que vivait Jean Angel, un maître maréchal qui devait à peu près avoir son âge et avec lequel il aimait faire la conversation. Jacques, encouragé par le peintre, osa jeter un coup d'oeil à l'intérieur de la cour, somme toute beaucoup plus petite que ce qu'il se serait imaginé.

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L'artiste lui dit qu'à l'origine, la cour était beaucoup plus vaste, mais que la ville ayant pris un développement inespéré, l'Administration avait obligé à construire dans les cours afin d'éviter les frais qu'auraient entraînés le recul des fortifications. 'Faudra pourtant y venir un jour' pensait Jacques en ressortant dans la rue.

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Il était d'ailleurs particulièrement content de ressortir de la cour... Si une odeur nauséabonde régnait dans la rue, ce n'était rien à côté de l'odeur pestilentielle qui humait dans cette cour ! La tinette était reine dans le quartier. On la trouvait partout, dans les caves, dans les cours, sous les escaliers, dans les greniers. On en rencontrait dans les appartements, dans les cuisines et jusque dans les chambres à coucher. On les dissimulait tant bien que mal derrière un fourneau, sous une table, dans une cheminée ou dans un placard. Dans certains immeubles, et ce devait être le cas ici, une seule tinette dans la cour devait suffire à 20, 30, 40 et même 50 personnes. Sans compter les gens qui avaient pris l'habitude de se débarrasser des matières fécales mélangées à un peu d'eau dans la dalle, une sorte d'évier, ou dans les plombs, ces entonnoirs branchés sur le tuyau de descente des gouttières ; c'est-à-dire à la rue ! Autant dire l'état d'insalubrité du quartier Notre-Dame, et plus particulièrement de cette rue... Pas étonnant que les négociants, particulièrement aisés, fuient cette pestilence ambiante et installent leurs résidences à 'la Côte', en faisant construire des villas sur les hauteurs d'Ingouville !

Jacques Patard ne savait pas lire. La seule chose qu'il avait un jour apprise, c'était à tenir une plume pour signer son acte de mariage. Marguerite, son épouse décédée il y a maintenant plus de vingt ans, avait mis à cette époque, un point d'honneur à lui enseigner à ne pas signer simplement d'une croix. Mais depuis, il avait oublié comment on écrivait son nom...

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Il profita donc pour demander à Mondehart ce que voulait dire ce qui était écrit au-dessus de la porte de la maison n°17. L'homme se déplaça et lui lut 'EDIFICATA ANNO 1628', ce qui voulait dire, lui expliqua-t-il 'édifiée en 1628'.

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Le peintre lui fit remarquer qu'on voyait aussi au centre de cette inscription les restes d'un écusson dont les armoiries avaient été effacées par le temps. En tous cas, continua-t-il, cette maison était la preuve que cette époque avait été pour la ville celle de sa prospérité commerciale. Le cardinal Richelieu gouvernait alors Le Havre, qu'il affectionnait tout particulièrement et pour laquelle il aurait fait plus encore si la mort ne l'avait pas empêché de réaliser ses grands projets. La maison, construite en colombage, était effectivement un spécimen précieux du mode de construction en usage au Havre pendant la première moitié du XVIIème siècle. Jacques remercia maître Mondehart et continua sa route.

Dans la maison suivante, juste avant la sienne, vivait Maître Lefebvre, un tout jeune avoué qui s'y était installé depuis peu. Auparavant, elle avait été occupée par d'importantes maisons de commerce : Westphalen, Lemaître, Henry, tous courtiers.

Jacques s'apprêtait à entrer chez lui quand il entendit des hurlements et vit un attroupement au bout de la rue. Il accourut comme beaucoup de monde et il découvrit un jeune garçon couché sur le sol qui hurlait de douleur. Le garçon devait avoir une douzaine d'années et entre deux sanglots, il expliquait qu'un chien l'avait attaqué et mordu alors qu'il traversait la rue. M. Duchemin, le pharmacien de la rue Saint-Jacques et M. Pinquer, docteur en médecine rue d'Albanie, étaient auprès du jeune homme, mais à voir leurs mines déconfites, ils ne donnaient pas cher de la peau de ce jeune garçon... d'après des témoins, le chien bavait et avait tout du chien enragé. Complètement retourné et bouleversé, Jacques resta encore de longues minutes au milieu des badauds, observant la scène, puis il finit par faire demi-tour pour rentrer chez lui.

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Il habitait au n°21 de la rue, dans une bâtisse de trois étages, avec sa fille Virginie et son fils Henry. Sa maison, toute en hauteur, contrastait avec celle de son voisin, l'avoué Lefebvre qui habitait au n°19. Les trois Patard vivaient dans l'unique pièce que Jacques louait depuis maintenant quatorze ans à M. Lanièce. Il croisa sur le pas de porte Madame Mercier, marchande de nouveautés, nouvellement installée dans la maison. Elle venait d'ouvrir sa boutique au rez-de-chaussée et à cette heure, Jacques Patard ne savait pas encore qu'un an plus tard, le 16 mai 1829, sur les six heures et demie du soir, il devrait intervenir avec quelques voisins pour éteindre l'incendie qui se déclarait dans la dite boutique. Pendant plus d'une heure, ils travailleront et, grâce à leur dévouement, la perte pour le propriétaire de l'immeuble, M. Lanièce, ne sera que de 200 francs. Cependant, cet acte héroïque, tant par devoir que par souhait de préserver le peu de biens qu'il possédait dans son appartement, allait terriblement affaiblir Jacques Patard. Il s'éteindra le mois suivant, un bien triste dimanche 14 juin 1829.

Tout ce qui est écrit dans ce billet est rigoureusement authentique : les lieux, les noms, l'accident, l'incendie... l'idée de les réunir en cette rue ce samedi 7 juin 1828 est en revanche de mon fait.
Les principales sources documentaires :
-
le recensement 1828 de la rue des Galions, AM Le Havre,
-
Histoires des rues du Havre, de Charles Vesque, AM Le Havre,
-
articles de presse, Le Petit Havre, Le Havre Libre, AM Le Havre,
-
recherches personnelles sur la famille Patard.
Les illustrations de ce billet sont extraites de :

- Le Havre, photos d'identité de Christian Zarifian, éditions Les Films Seine-Océan,
-
Le Havre en photographies 1860-1910, de Yann Favennec, Fabrice Richer et Pascal Valinducq, éditions François Ier,
-
Le Vieux Havre en 1928, de Raoul Lefaix, éditions La Galerne,
-
Cahiers Havrais de Recherche Historique n° 64 - 2006, La police des moeurs au Havre au XIXème siècle - Mélanie HIS.

J'espère que vous avez eu autant de plaisir à lire cet article que j'en ai eu à l'écrire.

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Commentaires
G
Les blogs, le contenu est très riche
T
Je lis de temps en temps votre blog qui est passionant. Merci encore<br /> Mes ancêtres, pauvres et de Bretagne sont arrivés au Havre vers 1838.<br /> Ils ont habités, quai videcoq, 11 rue de la Gaffe, 30 rue des galions , en 1920 ils étaint encore dans le quartier Notre Dame.<br /> Thg
T
merci<br /> <br /> j'adore les histoires surtout quand elles sont VRAIES!<br /> <br /> une autre,une autre, un autre........!
P
Possédant moi même une vingtaine d'ouvrages sur le Havre, je me régale à parcourir ton blog (ainsi que celui de Géo).<br /> Encore bravo et merci de nous faire revivre ce temps passé avec autant de passion. <br /> Amicalement.
C
Quel magnifique travail Damien ! <br /> Un travail d'historien en fait. Merci pour ce moment de vie dans l'ancien Havre !<br /> Bravo !
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