Le Havre d'avant... ou l'histoire en photo de la ville du Havre et des Havrais avant la guerre...

Le Havre... toute l'histoire du Havre et des Havrais... avant le naufrage et les bombardements de 1944 ! Beaucoup de photos dans Le Havre d'aujourd'hui également...

14 novembre 2009

Les Oubliés de Leure

Comme promis il y a quelques jours (même s'il y a un peu de retard), voici un petit historique sur la petite bourgade de Leure, cité jadis prospère, puis peu à peu tombée dans l'oubli et avalée par la cité voisine du Havre, qui s'étendait et grandissait chaque jour davantage. Aujourd'hui, il ne reste qu'un nom : Leure... et un quartier, celui de l'Eure, dont certains rappellent sans cesse le passé tandis que d'autres voient en lui le quartier à la mode, où se dessine l'avenir du Havre...

Leure naît probablement avec les Normands qui envahissent les côtes normandes au début du IXe siècle. Ils empruntaient la Seine qui les menait directement au coeur de la France. Très vite, ils campent à l'embouchure du fleuve où certains établissent domicile. Leurs drakkars trouvent un abri rêvé dans les criques de la plaine de Grasse ou Grâce qui commence à émerger. Au moyen de palissades, ils établissent des sortes de parcs où ils gardent leurs troupeaux et leurs prisonniers. D'ici partent souvent des expéditions punitives contre les villes et monastères voisins.

Au Xe siècle, sous l'influence de Rollon, les Normands se font chrétiens et s'adoucissent un peu. Ils commencent par reconstruire les abbayes qu'ils avaient autrefois détruites et s'installent durablement sur ces terres, se mêlant à la population locale.

Des pêcheurs et des saliniers se fixent sur les marais et fondent le petit village de Leure que l'on appela successivement Lura, Lora, Leure, l'Eure, l'Heure ou l'entrée du fleuve.

Ces pêcheurs construisent alors une chapelle et choisissent Saint-Nicolas pour patron... un nom qui n'a pas changé depuis presque dix siècles...

Au XIe siècle, sous les premiers ducs de Normandie, lors de la conquête de l'Angleterre, entreprise en 1066, par Guillaume le Conquérant, les ports de Harfleur, du Chef-de-Caux et de Leure, récemment fondé, équipent plusieurs navires. C'est le début d'une période de prospérité pour ces trois ports...

Le marais salant de Leure s'étendait à l'ouest de l'église actuelle puisque l'on fut obligé de le combler pour établir les chemins couverts et les glacis des fortifications de la citadelle. Les salines s'étendaient aussi à l'est. La mer s'avançait alors beaucoup plus loin dans les terres, dans la vallée d'Harfleur, baignant ainsi une partie de la côte de Graville.

Le village comptait à cette époque environ 1.000 habitants. La paroisse ou cure d'Ingouville en comptait 500 et le Chef-de-Caux environ 700, ce qui faisait à la fin du XIIIe siècle, sur le territoire du Havre et de ses faubourgs actuels, un peu plus de 2.000 habitants.

Le village de Leure, bâti au bord de la fosse du même nom, était prospère, non seulement par ses salines (on a trace de nombreux dons de sel faits par les habitants de Leure aux établissements civils et religieux...) mais aussi par son port.

Le port de Leure se trouvait situé entre l'église de Leure et le hameau de la petite Leure (les Neiges). Il était fréquenté par des bateaux venant chercher du sel et par des navires espagnols apportant les vins et les produits du Midi.

Leure était relié, à Harfleur par un chemin qui passait sous le château de Graville et, au Chef-de-Caux, par une voie tendant au bas d'Ingouville.

Vers la fin du XIIIe siècle, les habitants d'Harfleur, pour remédier aux envasements de la Lézarde, causés par l'extension des marais d'Orcher, voulurent faire une tranche pour conduire la rivière directement dans la Seine : la Lézarde se jetait alors dans le hable ou port de Leure. De cette façon, les habitants de Leure allaient être privés d'eau douce et n'être plus reliés à Harfleur. Ils s'adressèrent au Parlement de Paris qui, après un enquête en 1299, décida que la Lézarde serait laissée à son cours naturel. Cette décision et l'ensablement du port d'Harfleur ont été les principales causes de la prospérité de Leure au milieu du XIVe siècle.

Le port de Leure va être particulièrement utilisé par Philippe VI de Valois dans la guerre qu'il mena à l'Angleterre à partir de 1336. Philippe VI décide de fermer au roi d'Angleterre, Edouard III, le passage de la Manche. Il organisa une flotte de 170 navires dont 56 furent construits dans les ports de Leure, d'Harfleur ou du Chef-de-Caux. 40.000 hommes s'embarquèrent sur ces navires dont beaucoup de marins expérimentés venus de ces trois ports.

Malheureusement, cet armement fut confié à des commandants incapables et présomptueux qui se firent battre à L'Ecluse, le 23 juin 1340, sur les côtes de la Flandre hollandaise. Plus de 30.000 marins français y laissèrent la vie, mais après avoir vaillamment combattu. Ceux qui survécurent, pour la plupart blessés et incapables de travailler, furent recueillis dans un hôpital élevé aux frais des habitants et bourgeois de Leure.

Deux de leurs chefs, Guillaume de Grosmesnil et Guillaume du Moustier, dont les pierres tombales sont exposées au prieuré de Graville du Havre, s'y étaient fort distingués. Guillaume de Grosmesnil, notamment, avait pris à l'abordage un des vaisseaux ennemis montés de chevaliers et d'écuyers.

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En 1341, le roi de France accorda des privilèges aux navires qui se rendraient dans les ports d'Harfleur et de Leure, c'est-à-dire qu'il exempta d'impôts un grand nombre de marchandises. Vu que l'accès d'Harfleur devenait de plus en plus difficile par suite de son envasement, les armements et les approvisionnements de guerre eurent surtout lieu dans le port de Leure, considéré alors comme le seul point favorable à la défense de l'entrée de la Seine.

La ville de Leure, qui se développa au détriment d'Harfleur, eut des faubourgs, des dépendances ou bourgages sur toute la plaine où s'élève Le Havre actuel. Du côté de la mer, les anciennes limites de cette ville sont difficiles à établir, car elles ont disparu avec le rivage qui s'étendait beaucoup plus au large. Cette dégradation du terrain, au XIVe siècle, est constatée dans une charte de 1361 disant que : "la mer use, ravine et détruit les salines de Leure".

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A l'est, Leure était limitée par la Seine, qui s'étendait jusqu'aux portes d'Harfleur, sur un banc recouvert d'eau dans les grandes marées.

Entre Leure et la petite Leure (les Neiges actuelles) se trouvait l'anse, dont la moitié vers Harfleur composait le havre de cette ville et l'autre moitié, au sud, le havre de Leure.

Les gros navires pénétraient dans cette anse et, par un canal, se rendaient dans la fosse de Leure, située sur l'emplacement et au nord d'une zone où fut un temps édifié le fort des Neiges. Les navires moins chargés allaient jusqu'à Harfleur tandis que les bateaux passagers pour la Seine venaient dans la crique de Graville qui avait son ouverture au nord de Leure et allait aboutir au pied du château de Graville. Cette crique existait encore sous François Ier en 1524. Le château de Graville fut détruit en 1787. On se servit notamment de ses débris pour faire la route nationale et construire une fontaine qui amena l'eau au Havre.

Il y avait à Leure des travaux de défense, une enceinte bien évidemment disparue depuis, entourant Leure et deux quais le long de la Lézarde. Cette rivière passait alors au milieu de bancs de vase qui devaient former plus tard la plaine de Graville, entre la Petite Leure et le Hoc.

En 1359, le roi Jean, dit le Bon, abandonna la Normandie à l'Angleterre dans un traité que la France ne ratifia jamais par la suite. En représailles, les Anglais entrèrent en Normandie, en commençant par Leure où ils débarquèrent à 10.000 hommes. Les maisons furent brûlées, les habitants passés au fil de l'épée...

La ville de Leure était entièrement détruite...

Toutefois, le port du même nom fut encore fréquenté dans la seconde moitié du XIVe et au XVe siècle par des navires d'un grand tonnage qui emportaient les blés de Normandie, en Espagne et en Italie.

La fosse de Leure fut même utilisée sous François Ier, pendant la première moitié du XVIe siècle puisque c'est ici qu'on construisit la célèbre nef Grande Françoise, le plus grand navire jamais construit à l'époque, qui malheureusement, n'atteint jamais la mer.

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Avec la construction du Havre, on finit par oublier l'histoire de Leure, comme si le Havre était né de nulle part, et pourtant... l'ancienne prospérité de Leure est attestée par les riches pierres tombales, des pavés coloriés ou des carrelages mosaïques émaillés encore représentés dans les musées du Havre avant guerre. Les pierres tombales existent toujours, je ne sais pas ce qu'il est advenu du reste.

On trouve aussi trace de vestiges de Leure dans un mémoire daté de 1659 où l'on peut lire : "le village de Leure fut anciennement une ville ruinée par les Anglais et dont les fondements et vestiges paraissent encore de présent".

De même, en 1757, un historien témoigne qu'on pouvait encore indiquer à Leure des vestiges, à fleur de terre, d'un nombre considérable de maisons, peu éloignées du galet de la mer, entre la Petite et la Grande-Leure.

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N'oublions donc pas l'histoire de Leure...

Source :

- Petite histoire illustrée du Havre, Beaucamp et Le Grix, Le Havre 1893,

Posté par Damien Patard à 00:48 - Commentaires [10] - Permalien [#]
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Commentaires

    Très beau reportage !

    Très beau reportage sur les oubliés de Leure,je connais maintenant grâce à toi un peut mieux l'histoire de ce quartier ! Merci Damien.

    Posté par buddy2259, 14 novembre 2009 à 07:25
  • Voila un billet assez complet sur cette "ville" de leure. Il est vrai que le Havre n'est pas "sorti" comme ça par hasard, des marais existants, Harfleur et Leure, sont bien les sœurs ainées du Havre de grâce !
    Peut être pourrais-tu répondre à ce propos de l'Eure, à la question que je pose sur mon blog ?

    Posté par DAN, 14 novembre 2009 à 08:54
  • Merci Damien. Je trouve justement que ce qui manque au livre, ce sont des "dessins" pour mieux se représenter le coin aux différentes époques.

    Posté par Arnaud, 14 novembre 2009 à 08:59
  • Article complet bon travail Damien

    Posté par Joramy, 14 novembre 2009 à 09:35
  • Magnifique reportage où l'on apprend beaucoup de choses, en tout cas je suis super content de savoir tout cela grace à toi, merci beaucoup et vive la ville de Leure !

    Posté par LGV, 14 novembre 2009 à 11:28
  • ce n'est pas avec ce genre d'article que je vais passer moins de temps devant mon PC !! ;o) Plaisanterie mise à part, ça vallait le coup d'attendre ton retour car maintenant j'en sais un peu plus sur cette bourgade devenue quartier !!
    Merci Damien !!!

    Posté par phyll, 14 novembre 2009 à 16:07
  • Merci Damien pour ce retour si précieux quant à l'histoire de Leure ! Blogueurs amis et même les autres venez à la conférence de Françoise Deschamps vendredi 20 prochain au Fort de Tourneville... texte et images viendront compléter l'article de Damien !

    Posté par Laurent, 14 novembre 2009 à 21:57
  • village du leure

    Bonjour à tous,je vous signale qu'il y a aussi pas mal de lieux dit "leure" en Bretagne....

    Posté par polo, 22 avril 2011 à 19:04
  • les oubliés de l'Eure

    C'est par ce BLOG, que j'ai découvert le livre Petite histoire illustrée du Havre, Beaucamp et Le Grix, Le Havre 1893, j'ai eu la chance de le trouver sur internet. Ensuite le livre les sentinelles de l'Estuaire.
    Cet article date mais est des plus instructifs.

    Posté par gérard, 26 juillet 2012 à 14:37
  • nouvelle arrivée

    nouvelle arrivée au havre dans le quartier de l'Eure, je me suis intéressée à ce quartier dont on ne trouve pas de trace dans les livres sur le havre, donc j'ai beaucoup apprécié votre article.

    Posté par MIMI sénior, 04 juin 2018 à 18:52

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